Inondations: «Lorsqu'on perd des objets auxquels on est attaché, on fait le deuil d'une partie de son passé»

INTERVIEW Le psychiatre Christian Navarre, responsable de la cellule d’urgence médico-psychologique de Haute-Normandie, analyse les sentiments que peuvent éprouver les sinistrés…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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A Nemours, un sinistré rentre chez lui. Credit:Vincent Loison/SIPA/1606031834
A Nemours, un sinistré rentre chez lui. Credit:Vincent Loison/SIPA/1606031834 — SIPA

Une maison dévastée, un commerce qui a pris l’eau, une voiture qui s’est noyée… A l’heure de la décrue, les sinistrés des inondations prennent conscience de l’ampleur des dégâts. Le psychiatre Christian Navarre, docteur au centre hospitalier du Rouvray à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), et responsable de la cellule d’urgence médico-psychologique de Haute-Normandie, explique à 20 Minutes les conséquences psychologiques des intempéries sur ceux qu’elles ont touchés.

Que ressent-on lorsque sa maison est inondée et que l’on a perdu une partie de ses biens ?

Le domicile est censé être un sanctuaire et lorsque l’on comprend qu’il ne l’est pas, cela peut être vécu comme un traumatisme. Le sinistré prend conscience de sa fragilité et perd confiance en sa sécurité. D’autant plus, s’il a réellement eu peur de mourir lorsque sa maison s’est emplie d’eau.

De plus en perdant des objets avec lesquels on a vécu et auxquels on est parfois très attachés, on fait le deuil d’une partie de son passé. La perte des jouets des enfants et des photos est particulièrement douloureuse, car ils témoignent de l’histoire familiale. De même un passionné de voiture qui a l’habitude de bricoler son véhicule, vivra difficilement la perte de celui-ci.

Les dégâts constatés sur le lieu de travail sont-ils ressentis aussi durement ?

Tout dépend ce qu’on a investi financièrement et humainement dedans. S’il s’agit d’un commerce que l’on a équipé au fur et à mesure, sur lequel on a beaucoup misé, les dommages causés par les inondations peuvent être vécus très difficilement.

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Quelles sont les personnes les moins vulnérables face à ce type de préjudices ?

Celles qui habitent dans des régions qui ont été touchées plusieurs fois par des inondations. Elles ont appris à vivre avec ce risque et surélèvent leurs objets électriques, se sont munies de sacs de sable dans l’éventualité de faire barrage à l’eau. Elles ont aussi des moyens de défense collectifs, car les municipalités à risque ont communiqué sur les mesures de précaution. Et contrairement à ce que l’on croit, ce ne sont pas les personnes âgées qui réagissent le plus mal, car elles ont souvent déjà eu à affronter les dangers de la nature.

Et quels sinistrés vont être le plus affectés ?

Ceux qui ne s’attendaient pas à être un jour victimes d’une crue et qui prennent conscience de la fragilité de l’être humain par rapport à la nature. Ils ne sont pas préparés à cette épreuve et comprennent que chacun de nous peut se retrouveren situation de réfugié en 24 heures.

Comment travaillent les cellules psychologiques dédiées aux sinistrés ?

Elles assurent tout d’abord une présence rassurante et les font parler de leur traumatisme. Le fait d’en parler avec un psychologue et d’autres sinistrés permet de retrouver sa lucidité, d’évacuer son stress et va faciliter la phase de reconstruction.

Mais l’étape du retour au domicile dévasté, n’est-il pas pour autant traumatisant ?

En regardant les images à la télévision, les sinistrés comprennent très vite l’étendue prévisible des dégâts dans leur habitation. Ils savent que les affaires sont pourries et qu’il va falloir jeter beaucoup de choses. Mais le fait de constater les choses en direct suscite souvent des pleurs et un sentiment de désespérance.

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Et que peuvent-ils faire pour aller mieux ?

L’action est un anxiolytique. Alors le fait d’entamer des travaux de nettoyage dans son logement ou son commerce permet de lutter contre l’angoisse et d’entamer un programme de reconstruction. Il faut aussi essayer de tirer de cet événement, quelque chose de positif, en en profitant par exemple, pour réaménager son domicile autrement ou pour se détacher peu à peu de certains bien matériels.

Mais y aura-t-il forcément un avant et un après ?

Oui. Car chaque fois qu’un orage éclatera, les sinistrés auront une montée d’angoisse et auront peur que le drame ne se reproduise. Mais ils parviendront malgré tout à se reconstruire

Comment limiter le traumatisme chez les enfants dont la maison a été sinistrée ?

Si les parents sont très stressés et déprimés, les enfants le seront aussi. Il faut impérativement leur expliquer la situation et les préparer au retour dans la maison. Tout en les rassurant en leur expliquant que le domicile sera repeint, que des nouveaux jouets vont être achetés…