Deux mois après sa naissance, la #NuitDebout s'est-elle endormie?

MOUVEMENTS SOCIAUX Le mouvement #NuitDebout, né le 31 mars dernier à Paris, a essaimé en France et en Europe, mais l'euphorie des débuts s'est essoufflée...

Laure Cometti

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Des manifestants du mouvement #NuitDebout, le 19 mai 2016 à Toulouse.
Des manifestants du mouvement #NuitDebout, le 19 mai 2016 à Toulouse. — PASCAL PAVANI / AFP

« C’est super émouvant d’être ici ». Autour de la jeune « nuitdeboutiste », la place de la République, fouettée par la pluie, est vide. En ce lundi 30 mai – ou plutôt 91 mars –, #NuitDebout s’apprête à entamer le troisième mois de son existence, sous les parapluies et les bâches installées tant bien que mal par la commission logistique.

Il y a deux mois, le 31 mars, plusieurs centaines de manifestantsoccupaient la place parisienne pour la première nuit après avoir défilé contre le projet de loi travail. Au fil des nuits, #NuitDebout a pris de l’ampleur, rassemblant des centaines de personnes à Paris puis dans environ 300 villes de l’Hexagone ainsi qu’à l’étranger. Mais depuis deux semaines, l’élan semble ralenti.

« Voir la place de la République désemplir, c’est un crève-cœur »

« Il y a un essoufflement partiel de #NuitDebout », observe le sociologue Geoffrey Pleyers, spécialiste des mouvements sociaux à l’université Catholique de Louvain. « Il y a beaucoup moins de monde sur la place de la République », constate-t-il, rappelant que « ce type d’occupation de place est par nature éphémère et que ces mouvements se poursuivent ensuite sous d’autres formes ». Un dépeuplement à mettre aussi sur le compte de « l’épuisement » – « venir tous les soirs pendant deux mois, ce n’est pas possible » – et des épisodes violents qui ont émaillé la contestation sociale ces dernières semaines et « qui ont pu éloigner des citoyens, mais aussi en mobiliser d’autres contre les violences policières ».

« La place de la République, c’est la vitrine et la tribune du mouvement. La voir désemplir, c’est un crève-cœur », lâche Xavier, 26 ans. « Il y a eu un pic de mobilisation lorsque le gouvernement a dégainé le 49-3 [le 11 mai] puis avec Global Debout [ un appel international lancé le 15 mai dernier], qui a très bien marché, mais depuis #NuitDebout est en train de s’essouffler », déplore le « nuitdeboutiste ». « Et la météo n’aide pas ».

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S’il peut sembler simpliste de mettre la moindre mobilisation sur le compte de la pluie qui tombe sans discontinuer sur Paris ces derniers jours, force est de constater que le fonctionnement du mouvement est perturbé par les ondées. Lundi soir, l’assemblée s’est déroulée sous une bâche pouvant à peine abriter la quarantaine de participants, et les discours étaient à peine audibles sous la toile de plastique battue par les gouttes d’eau.

Par ailleurs, les divisions internes au mouvement se sont fait de plus en plus entendre au fil des semaines. Si la place de la République est moins animée ces derniers jours, des querelles entre deux courants « nuitdeboutistes » ont agité la Toile.

Pluie et querelles internes

D’un côté, ceux qui veulent faire de #NuitDebout un mouvement « citoyenniste », au discours « inclusif » qui vise à étendre le mouvement, décrit Camille, 22 ans, « nuitdeboutiste » de la première heure. De l’autre, un groupe « qui se revendique plus à gauche, plus militant, dont l’objectif principal est le retrait de la loi El Khomri ». Dès la mi-mai, les deux visages de #NuitDebout se sont ouvertement écharpés, d’abord sur la place, puis par communiqués interposés, tweets et messages Facebook à l’appui.

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« Le relatif dépeuplement de la place depuis quelques jours peut être imputé en partie à la diffusion de messages apolitiques, inoffensifs, et pour tout dire démobilisateurs », écrivait le 14 mai un collectif accusant le « Media Center » du mouvement de piloter une communication 2.0 trop « lisse » et, pire encore, de se servir de #NuitDebout comme d’un tremplin politique en lorgnant sur les élections législatives. « Nous ne changerons pas le monde avec une minorité radicale qui détiendrait la vérité », a répliqué le « Media Center ».

Un « clivage de fond », résume Camille, pour qui « ce conflit était latent dès le début, l’euphorie des débuts l’a juste retardé ». Il faut dire que les initiateurs du mouvement ne s’attendaient pas forcément à un tel succès. « Est-ce qu’il n’y a pas une mutation de #NuitDebout ? », s’interroge Leïla Chaibi, ex-candidate du Front de gauche à Paris pour les municipales de 2014.

Une « mutation » ?

Signe de changement, l’organisation des sacro-saintes assemblées a été modifiée après concertation des commissions dimanche. En plus des « assemblées populaires », il y aura désormais des « assemblées de coordination » (pour organiser les activités sur la place) le mercredi et des « assemblées de lutte » le week-end (pour coordonner des actions). « Le but c’est d’aller vers des assemblées à objectifs », résume un modérateur de #NuitDebout. « Avec une AG éternelle sur la place, l’écueil c’est de tomber dans la psychanalyse collective de groupe », balaie Laïla Chaibi.

Ralenti, l’élan de #NuitDebout n’est pas pour autant brisé. Une marche dans les quartiers populaires de la banlieue parisienne est prévue les 4 et 5 juin prochains. La convergence avec les syndicats a été visible à Nantes et  Toulouse, où des « nuitdeboutistes » ont participé à des blocages aux côtés des grévistes. Sans parler d’éternité, avec ses deux mois d’existence, #NuitDebout a dépassé en longévité Occupy Wall Street et le mouvement espagnol du 15-M. « Chez nous ça, la Puerta del Sol n’avait été occupée qu’un mois », s’exclame, admiratif, un couple de Madrilènes croisés lundi soir sur la place.