Loi Travail: Comment les salariés financent leurs jours de grève

REPORTAGE Les salariés voient leur salaire ponctionné pour chaque jour de grève. Comment s'organisent-ils alors que le mouvement contre la loi Travail perdure ?...

Laure Cometti

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Des manifestants protestent contre le projet de loi Travail à Paris le 26 mai 2016.
Des manifestants protestent contre le projet de loi Travail à Paris le 26 mai 2016. — WITT/SIPA

Et de huit. Les journées d’action nationale contre le projet de loi Travail s’enchaînent depuis début mars, et les jours de grève aussi dans certains secteurs. Dans le cortège de la manifestation parisienne ce jeudi, des étudiants, des chômeurs, des retraités et beaucoup de salariés. Pour ces derniers, participer à cette huitième journée d’action nationale a parfois un coût. Comment s’organisent-ils pour financer leur mouvement ?

>> Les événements qui ont marqué cette huitième journée d'action nationale contre le projet de loi Travail

Caisses de grève et cagnottes en ligne

Pour défiler ce jeudi après-midi dans l’est de Paris, certains salariés se sont déclarés en grève. Comme le prévoit la loi, ils ne sont pas rémunérés, qu’ils travaillent dans le secteur public ou privé.

De nombreuses sections locales disposent de leur propre caisse de grève. C’est le cas de la section Sud PTT des Hauts-de-Seine. Olivier, tend aux manifestants qui défilent rue de Lyon un carton sur lequel on peut lire « Soutien postiers du 92 en grève ». En une heure, il jauge sa collecte à « environ 300 balles ». En tant que permanent syndical, son salaire n’est pas ponctionné en cas de grève, mais cette collecte solidaire est selon lui indispensable.

« Si les grévistes des bureaux de poste des Hauts-de-Seine tiennent, c’est grâce à cette caisse », estime-t-il. Sans cela, de nombreux grévistes auraient abandonné, « surtout les petits salaires », lâche-t-il. Les fonds collectés, également avec une cagnotte en ligne, sont redistribués aux grévistes des bureaux de poste des Hauts-de-Seine, et d’abord « aux collègues qui sont le plus dans la merde ».

Si des caisses de grèves auraient été mises en place ponctuellement dès la fin du XIXe siècle, Internet leur donne un nouvel élan. Quatre sections de la CGT ont lancé lundi un « appel à la solidarité financière » pour soutenir les grévistes de tout le pays. « Pour la première fois, nous avons créé une caisse en ligne sur le site LePotCommun.fr. Nous sommes vraiment très surpris du succès de la collecte », affirme David Jourdan, secrétaire général adjoint Info’Com CGT. « En 48 heures, nous avions reçu 60.000 euros ». La cagnotte en ligne affichait un solde supérieur à 80.000 euros ce jeudi soir, versés par 2.250 personnes. Les dons seront ensuite redistribués « aux unions locales et aux syndicats d’entreprise, selon une répartition tenant compte du nombre de jours de grève et de salariés concernés », détaille le syndicaliste.

Certains grévistes CFDT refusent l’aide du syndicat qui soutient le projet de loi 

La Confédération française démocratique du travail (CFDT) possède aussi une caisse dédiée, la Cnas (Caisse nationale d’action syndicale), créée en 1950 pour « compenser la perte de salaire des adhérents CFDT pendant leur mobilisation ». Mais pas question de solliciter la Cnas pour la délégation CFDT Métallurgie qui patiente ce jeudi place de la Bastille, en attendant le départ du cortège vers la place de la Nation.

La direction de la CFDT, partisane du projet de loi, n’a pas appelé à se mobiliser contre le texte. « On ne va pas leur faire le plaisir de leur demander quoi que ce soit », tranche Yann Gillet, secrétaire général adjoint du syndicat CFDT Métallurgie SYMNES, qui participe à sa huitième manifestation depuis le début de la mobilisation. Au sujet des jours de paie retranchés des salaires des grévistes, le syndicaliste est déterminé. « L’enjeu est énorme, peu importe. »

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D’autres doivent eux aussi se passer de caisse syndicale. Gilles, conducteur de bus à la RATP, a pris sur son temps de repos cet après-midi, après avoir perdu un jour de salaire pour une précédente manifestation. « Ce sont des sacrifices », reconnaît cet homme de 43 ans, non syndiqué, mais « on fait ça pour l’avenir de nos enfants ».

« J’ai anticipé et j’ai mis des sous de côté pour compenser »

« J’ai perdu une journée de salaire, et les autres fois j’ai pris sur mes vacances », explique Sylvie, salariée de l’usine de caoutchouc à Trésigny (Seine-et-Marne). Elle en est à sa quatrième journée de manifestation, et même si l’effort financier se fait vite sentir, elle n’imagine pas arrêter de manifester. « On n’a pas le choix, on est obligé de perdre des heures ou des jours de repos », renchérit Marie-Louise. Pour cette employée d’une enseigne de distribution, les heures consacrées à la manifestation devront être compensées par des heures complémentaires. « J’ai travaillé ce matin, comme ça je n’ai qu’un après-midi à rattraper », calcule-t-elle.

D’autres s’organisent tout seuls, comme Olivier, conducteur de bus à la RATP. « Une journée de grève me coûte entre 80 et 100 euros ». Une déduction conséquente « quand on gagne autour de 1.300 euros nets », explique ce père de trois enfants. Adhérent à la CGT, il ne compte pas sur l’aide du syndicat. « J’ai ma propre caisse de grève. J’ai anticipé et j’ai mis de côté pour compenser », lance-t-il. Sa compagne, qui ne fait pas grève, gagne environ un SMIC.