Sexisme: « Il est encore trop tôt pour dire que l’impunité, c’est terminé »

FEMINISME Interrogée par 20 Minutes, la chercheuse Marlène Coulomb-Gully revient sur les récentes déclarations de Christine Boutin et fait le point sur les relations entre femmes et hommes dans la société française...

Propos recueillis par William Pereira

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Une jeune femme portant une fausse barbe pour protester contre le sexisme, mercredi 11 mai, à Paris.
Une jeune femme portant une fausse barbe pour protester contre le sexisme, mercredi 11 mai, à Paris. — Christophe Ena/AP/SIPA

Quelques jours après l’éclatement au grand jour de l’affaire Denis Baupin, Christine Boutin a décidé d’en remettre une couche. Agacée par le coup de gueule porté par les femmes politiques dans la foulée, Christine Boutin a défendu le sexisme au sein de la caste politique en l’assimilant à de la franche gauloiserie. Pour Marlène Coulomb-Gully, universitaire à Toulouse 2-Jean Jaurès, auteur de 8 femmes sur un plateau, télévision et journalisme, et interrogée par 20 Minutes, de telles paroles peuvent être interprétées comme une forme de complicité.

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Christine Boutin a récemment parlé de grivoiserie, de gauloiserie pour qualifier les actes qu’est accusé d’avoir commis Denis Baupin. Comment recevez-vous cela ?

C’est une manière assez facile de dédouaner les auteurs de ces actes qu’ils ont commis. On a toujours parlé de grivoiserie, de blagues potaches de façon très facile. Tout ceci joue en l’avantage du sexisme. Parler de grivoiserie, c’est être complice de cette vision des choses, c’est donner blanc-seing à ces gens.

La gauloiserie induit que c’est quelque chose de typiquement français. Y a-t-il une part de vérité dans le constat de Christine Boutin ?

La gauloiserie est paradoxalement plus partagée qu’on ne le dit. On est souvent heureux de mettre, sous couvert de la France, une prétendue spécialité alors qu’elle est partagée par d’autres régions, d’autres pays. Après, il est évident qu’en Europe du Nord, ce genre d’actes ou attitudes est nettement moins toléré. On cite souvent, et à raison, la Suède, mais on pourrait également parler de la Norvège par exemple. Pour en revenir à la gauloiserie, ce qu’il faut souligner, c’est que l’on trouve une certaine satisfaction à avoir le monopole de ce genre d’attitude, et donc en quelque sorte une satisfaction dans le fait d’être sexiste.

Christine Boutin est-elle seule sur cette ligne de conduite ou beaucoup de femmes partagent son point de vue, bien que cela puisse sembler paradoxal ?

Il faut garder deux choses à l’esprit. La première, c’est la position politique particulière de Christine Boutin, qui a été à la tête du parti chrétien-démocrate et est donc porteuse de valeurs traditionnelles, traditionalistes de notre société. Elle fait l’apologie de la femme traditionnelle, celle qui doit rester au foyer pour élever ses enfants. Son discours s’inscrit donc dans cette logique, ce qui est paradoxal étant donné que d’un autre côté elle a défié ce point de vue en s’inscrivant en politique. Le second point, c’est qu’il ne suffit pas d’être une femme pour être féministe. Déconstruire le sexisme de la société demande de prendre un certain recul, c’est une démarche personnelle. Certaines femmes ne le sont pas [féministes], par résignation.

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On entend dire çà et là que l’impunité, c’est terminé. Qu’en est-il réellement ?

Il est encore trop tôt pour dire que l’impunité, c’est terminé. On avait espéré que ce soit le cas après l’affaire DSK. Mais le seuil de tolérance a baissé, c’est sûr. Pour le reste, il faudra voir avec le temps.

N’y a-t-il pas aussi un facteur générationnel à prendre en compte dans la manière d’aborder les relations hommes-femmes ? Sans blâmer une quelconque tranche d’âge, on a tout de même l’impression que les jeunes ont une approche différente de la question…

C’est vrai, la jeune génération est un petit peu moins tolérante vis-à-vis de ces actes sexistes. Elle est aussi un peu plus consciente des inégalités entre sexes par rapport aux hommes de 50 et 60 ans et donc plus à même de lutter contre elles. Mais ce qui est vraiment nouveau, c’est que les politiques acceptent de témoigner à visage découvert et en tant que femmes. Je me souviens d’une enquête du journaliste Jean Quatremer, qui, bien avant l’affaire Nafissatou Diallo, du moins au moment où DSK était encore en fonction, avait récolté le témoignage d’un certain nombre de femmes qui confirmaient les penchants de Dominique Strauss-Kahn. Mais à l’époque, son enquête avait été fortement ralentie car les témoins avaient tenu à rester anonymes. En ce sens, on aimerait croire que l’on a franchi une étape significative.

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A quel moment peut-on imaginer que la lutte contre le harcèlement, et plus généralement le sexisme, s’achèvera ?

Ce n’est pas forcément un combat à très long terme, mais c’est une lutte à mener au quotidien. L’éducation doit constituer une première arme dans la construction d’une société qui respecte l’autre pour ce qu’il est. Cette construction doit commencer au tout début, avec l’éducation, avec un travail de déconstruction de la société sexiste dont on a hérité.