Plan de lutte contre le djihadisme: L'art délicat de la contre-propagande

SOCIETE Manuel Valls veut renforcer le contre-discours pour freiner la radicalisation des jeunes sur Internet... 

Florence Floux

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Illustration de l'endoctrinement djihadiste de Daesh sur Internet.
Illustration de l'endoctrinement djihadiste de Daesh sur Internet. — SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA

Propagande et contre-discours, acte II. Manuel Valls a dévoilé ce lundi matin son nouveau plan de lutte contre le djihadisme, qui comprend notamment un renforcement de la prise en charge des personnes radicalisées, mais aussi une consolidation du contre-discours public et le « développement d’un contre-discours privé ».

Si le Premier ministre estime nécessaire de renforcer les outils de contre-propagande, c’est que l’enjeu est de taille. « Daesh possède une véritable machine de propagande qui confectionne son propre contre-discours. L’EI n’a pas recruté que des gangsters, mais aussi des penseurs qui connaissent très bien l’Occident », explique Abderrahmane Mekkaoui, politologue.

Une parole publique difficile à porter

Dans le but de contrecarrerla propagande djihadiste disponible sur Internet, le gouvernement a déjà lancé en janvier 2015 le site Stop-Djihadisme, ainsi que des comptes Twitter et Facebook au même nom. S’il est trop tôt et de toute façon difficile d’évaluer l’efficacité de cette plateforme, le rapport parlementaire paru sur la radicalisation l’été dernier, estimait qu'« un contre-discours (…) pour être plus efficace, doit être porté par des associations ou des acteurs publics sur lesquels la jeunesse peut s’identifier ».

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Un site dont l’URL porte la mention « gouv.fr » n’est donc pas forcément le plus à même de convaincre un jeune radicalisé. « La plateforme peut aider l’entourage ou bien une personne en début de radicalisation », relativise Patrick Amoyel, de l’association Entr’Autres, spécialisée dans la déradicalisation. « Le site et les comptes Facebook et Twitter de Stop-Djihadisme ont d’abord pour but de ne pas laisser la Toile aux djihadistes et d’occuper l’espace. Il n’a pas pour vocation de concerner les plus embrigadés, puisque c’est l’Etat qui parle », explique Christian Gravel, du Service d’information du gouvernement. Pour cette raison, Manuel Valls a également entamé une discussion avec les géants du Net comme Google, Facebook ou Twitter.

Une approche globale

Si l’émetteur du message de contre-propagande a son importance, le contenu reste capital et d’une grande complexité. « Le discours sur l’islam modéré par exemple, ne fonctionne pas du tout. Il faut davantage parvenir à démontrer qu’il y a une distorsion de lecture sur tel texte sacré, mais mettre l’accent sur la notion de « gentil islam » ne donne aucun résultat sur les radicalisés », avance Patrick Amoyel, pour qui le contre-discours doit être global.

« Pour 90 % des radicalisés, la conviction n’est pas uniquement religieuse. C’est un système de pensée qu’il faut remettre à plat en ébranlant les certitudes, puis en démontant les pensées historiques, géopolitiques et religieuses du sujet », poursuit-il. Un de ces leviers utilisé seul, sans approche globale, pourrait même renforcer le radicalisé dans ses convictions.

Un subtil équilibre

Ainsi, au sein d’Entr’Autres, ce sont une dizaine de profils d’experts qui sont réunis pour établir un contre-discours susceptible d’être efficace : psychologues, sociologues, islamologues, anthropologues, ethnologues, historiens, imams, spécialistes de géopolitique et de sciences politiques… « C’est un phénomène très complexe, renchérit Abderrahmane Mekkaoui. D’après moi, il faut à la fois avoir une très bonne connaissance de l’histoire de l’islam, une maîtrise de la langue arabe classique mais aussi une bonne connaissance du réseautage et du renseignement. »

Mais la difficulté s’insinue également avant le contre-discours. « Il faut d’abord établir une relation de confiance avec la personne, avant de pouvoir la faire douter de son système de représentation et de pouvoir proposer un contre-discours. Si vous n’établissez pas cette confiance par la psychologie, vous êtes perçu comme un agent de l’Etat, de la mécréance ou du mensonge », indique Patrick Amoyel, lui-même psychanalyste. Créer cette confiance préalable à la contre-propagande paraît indispensable. Et compliqué.