Affaire Denis Baupin: «Ces femmes subissent la pression de leur entourage quand elles en parlent»

INTERVIEW Le docteur Muriel Salmona, présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie, explique pourquoi les victimes ont tant de mal à dénoncer les faits…

Delphine Bancaud

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Illustration d'une agression sexuelle au travail
Illustration d'une agression sexuelle au travail — MARJA AIRIO/LEHTIKUVA OY/SIPA

C’est le fait d’être plusieurs qui les a sans doute décidées à parler. Plusieurs élues ont accusé ce lundi dans Mediapart et France Inter, Denis Baupin, vice-président de l’Assemblée nationale et député d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) de harcèlement sexuel et de faits relevant d’agression sexuelle.

Le docteur Muriel Salmona, présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie* explique à 20 Minutes pourquoi les femmes ont tant de mal à parler dans ces cas-là.

Pouvez-vous d’abord redéfinir ce qu’est une agression sexuelle et ce qui constitue le harcèlement sexuel ?

Une agression sexuelle c’est tout acte sexuel pratiqué sous la menace ou sous la contrainte. Cela peut-être aussi bien le fait de toucher les seins, le sexe ou les fesses d’une personne ou de l’embrasser de force. Le harcèlement sexuel est le fait d’exercer une pression répétée à l’égard d’une personne dans le but d’avoir une relation sexuelle avec elle. Il peut s’opérer par des appels, des sms ou par la parole. Deux fois suffisent pour que cela soit constitutif du harcèlement sexuel.

Certaines victimes se taisent-elles car elles minimisent ces actes ?

Oui, et c’est assez logique puisque la société elle-même les minimise. Les femmes sont formatées pour considérer que c’est leur lot de subir de tels comportements. Car en France, on protège les institutions (un parti, une entreprise, l’Eglise, l’Education nationale) avant les victimes d’agression ou de harcèlement sexuel. Ces femmes subissent aussi la pression de leur entourage quand elles en parlent. On leur explique que les hommes sont comme ça et qu’on ne les changera pas. Et que se faire tripoter les fesses, ce n’est pas si grave. Or, il n’y a pas de petite agression sexuelle. Par ailleurs, certaines d’entre elles sont en état de choc et mettent beaucoup de temps à mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu. Ce qui prouve bien que le délai de prescription de trois ans pour les cas de harcèlement et d’agressions sexuels est trop court.

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C’est-ce qui explique que beaucoup d’entre elles éprouvent un sentiment de culpabilité ?

Oui, elles se demandent ce qu’elles ont pu faire pour susciter de tels comportements : elles se reprochent des tenues sexys, un sourire, une confidence. Alors qu’elles n’y sont évidemment pour rien. Elles s’en veulent aussi de ne pas avoir réussi à se défendre.

Craignent-elles aussi la déflagration que pourraient entraîner leurs révélations ?

Oui, quand l’agresseur est quelqu’un de la famille par exemple, on ne veut pas le dénoncer de peur de faire de la peine à sa femme et ses enfants. Et lorsque la victime se confie à un proche, ce dernier contribue à inverser les rôles, en lui expliquant que dénoncer serait agresser ! Cela tient de la manipulation affective.

Comment leur parole est mise en doute ?

On leur dit qu’elles ont du mal interpréter des mots ou des gestes. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il est important que les victimes s’unissent pour dénoncer les faits, car leur parole est moins remise en cause.

Les victimes redoutent-elles aussi d’avoir à payer le prix de leurs révélations ?

Oui, car malheureusement certaines de celles qui ont parlé ont vu la situation se retourner contre elles. De victimes, elles sont devenues coupables, aux yeux de leur employeur par exemple, qui les contraint finalement à quitter leur entreprise. Ces exemples accroissent la crainte d’une partie des victimes d’être placardisées ou exclues.

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Quelles sont les conséquences de ce silence pour les victimes ?

Elles s’autocensurent et mettent en place des stratégies de protection et d’évitement de leur agresseur. Ce qui représente parfois un coût pour leur carrière, car elles vont refuser des promotions pour ne pas être en contact avec leur agresseur. L’impact psycho-traumatique est également important, car elles vont être comme anesthésiée face à leur agresseur, si elles sont amenées à le côtoyer régulièrement. La vie professionnelle devient alors pour elle un lieu d’insécurité. Les répercussions sur l’image qu’elles ont d’elles-mêmes sont aussi très négatives : elles ont l’impression d’avoir été utilisées comme un objet, car l’agresseur les a dégradés pour tenter de s’approprier leur corps. Elles peuvent aussi développer une forme de stress aigu, des troubles de la sexualité… Et le fait qu’on ne les protège pas va renforcer en elles l’idée qu’elles ne vallent pas grand-chose.

Et pour les agresseurs ?

Les puissants qui estiment avoir un droit sur le corps des femmes éprouvent un sentiment d’impunité. Tant que leurs agissements ne sont pas dénoncés, ils perdurent. Et le nombre de leurs victimes augmente avec le temps.

Des dénonciations comme celles des actes présumés de Denis Baupin, peuvent-elles convaincre plus de victimes de parler ?

Oui, à chaque fois que des faits ont été dénoncés dans l’Education nationale ou dans l’Eglise par exemple, cela a fait progresser les choses. Cela a remis les choses à l’endroit. Et ces paroles permettent d’arrêter les agresseurs qui vont se sentir sous surveillance.

* Et auteur de Violences sexuelles – les 40 questions-réponses incontournables, paru chez Dunod)