Comment Antoine Deltour, le petit gars des Vosges, est devenu l'homme du scandale « LuxLeaks »

PORTRAIT L’ancien auditeur du cabinet PricewaterhouseCoopers est jugé, à partir de ce mardi au Luxembourg, pour « divulgation de secret d’affaires »…

Vincent Vantighem

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Antoine Deltour est jugé au Luxembourg pour avoir révélé le scandale «LuxLeaks».
Antoine Deltour est jugé au Luxembourg pour avoir révélé le scandale «LuxLeaks». — JEROME MARS/JDD/SIPA

La question a commencé à le tarauder à l’âge de dix ans. Dans ces Vosges où le chômage refroidit l’avenir des jeunes, Antoine Deltour voulait être sûr d’être employable. Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre que la réponse se trouvait à 200 kilomètres au nord de chez lui : Luxembourg, ses temples de la finance et ses secrets bien gardés…

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L’apprenti auditeur ne se doutait pas que, vingt ans plus tard, ce projet professionnel lui ferait risquer dix ans de prison pour « vol domestique », « violation du secret professionnel » et surtout « divulgation de secrets d’affaires ». Barbe fine et lunettes classiques, Antoine Deltour est jugé, à Luxembourg à partir de ce mardi, pour avoir révélé le scandale de l’optimisation fiscale connu sous le vocable de « LuxLeaks ». Un traître à la patrie pour les autorités luxembourgeoises. Un lanceur d’alerte aux yeux du reste du monde.

28.000 pages compromettantes découvertes par hasard

La faute à ce fameux premier boulot obtenu en 2008 chez PricewaterhouseCoopers (PwC), l’un des cabinets d’audit les plus prestigieux au monde. Fils d’un enseignant et d’une gynécologue, Antoine Deltour découvre vite que les grandes multinationales, Apple, Ikea ou Pepsi, utilisent les services de ce cabinet pour déroger à des milliards d’impôts.

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En 2010, écœuré, il rassemble ses affaires dans un carton et décide d’imprimer des documents de formation avant de démissionner. Mais au détour d’un clic, il tombe sur un dossier contenant toutes les preuves de la fraude. 28.000 pages en tout. Il copie le dossier, rentre chez lui et se tait. Jusqu’à ce qu’il lâche un simple commentaire sur Internet.

C’est par ce biais qu’Edouard Perrin le remarque. Journaliste pour « Cash Investigation », celui-ci finit par convaincre Antoine Deltour de lui remettre les preuves du scandale. « LuxLeaks » éclate et PricewaterhouseCoopers ne met que quelques heures à démasquer celui qui a « sorti » les fameux documents qui font trembler jusqu’à Jean-Claude Juncker, patron de la Commission européenne.

Les informations mieux protégées que les citoyens

Aujourd’hui, c’est donc lui, Antoine Deltour, qui tremble. « La boule au ventre », de son propre aveu, il va devoir justifier d’avoir alerté l’opinion sur cette fraude devant la justice luxembourgeoise. « C’est dingue mais on protège plus les informations sensibles que les citoyens qui dénoncent les pratiques scandaleuses », commente Stéphanie Gibaud, qui a, elle, dénoncé le scandale UBS.

Le comité de soutien d’Antoine Deltour doté de 123.000 signatures a prévu de le rappeler jusque sur les marches du palais de justice de Luxembourg, ce mardi matin. Quant au principal intéressé, il veut croire en sa chance. « Je ne comprends pas comment je pourrais être la victime d’une lourde peine alors que j’ai agi dans l’intérêt général », se contente-t-il de répéter. Une remarque qui le résume bien : banale mais frappée au coin du bon sens.

Antoine Deltour doit comparaître devant le tribunal correctionnel de Luxembourg aux côtés d’Edouard Perrin, qui a révélé le scandale, et d’un autre ancien employé de PwC, Raphaël Halet, à l’origine d’une seconde fuite de documents.