Harcèlement dans la gendarmerie: «On m’a mise en arrêt maladie d'office sans m’avoir auscultée»

INTERVIEW Seaade Besbiss publie ce lundi un livre, « Je voulais juste être gendarme », dans lequel elle dénonce le harcèlement dont elle affirme avoir été victime au sein de sa brigade…

Propos recueillis par Florence Floux

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Seaade Besbiss a été égérie de la gendarmerie nationale, avant de porter plainte contre son supérieur pour harcèlement.
Seaade Besbiss a été égérie de la gendarmerie nationale, avant de porter plainte contre son supérieur pour harcèlement. — A.DI CROLLALANZA

Seaade Besbiss a un moral d’acier. A 28 ans, la jeune femme multiplie les interventions dans les médias pour dénoncer le harcèlement dont elle affirme avoir été victime au sein de sa brigade de gendarmerie. Après une première plainte classée sans suite, cette ancienne égérie de l’institution pour promouvoir la parité et la diversité dans ses rangs - la gendarmerie avait utilisé son image pour une campagne nationale - a redéposé plainte contre son supérieur hiérarchique auprès du doyen des juges d’instruction de Nanterre (Hauts-de-Seine).

En cause ? Le comportement et les remarques déplacées dont elle aurait été victime entre janvier 2013 et mai 2014. D’après la jeune femme, son supérieur lui aurait fait payer son refus à des avances. Tâches ingrates, harcèlement dans son logement de fonction, menaces, insultes sexistes et racistes… Seaade Besbiss indique avoir tout connu. Elle se raconte dans un livre, Je voulais juste être gendarme (Ed. Fayard), qui sort ce lundi.

Pourquoi avoir choisi la gendarmerie, et pas la police par exemple ?

J’ai grandi dans une petite ville d’Alsace, où les gendarmes étaient territorialement compétents. C’est eux que je voyais aider les gens quand j’étais enfant. Du coup, j’ai toujours voulu devenir gendarme. J’ai fini par entrer en formation pour être gendarme adjoint volontaire en janvier 2011.

Dans votre livre, vous dites que le métier de gendarme exige beaucoup de psychologie et d’humanité, mais c’est tout le contraire, que vous décrivez…

Certains gendarmes font bien leur métier. En dénonçant ce qui m’est arrivé, je ne veux pas jeter l’opprobre sur la gendarmerie, je veux que la personne qui a commis ces faits soit punie. La plupart des gendarmes font bien leur travail, mais ils pensent à leur carrière, ils veulent monter en grade, donc ils ne disent rien et regardent sans broncher des collègues être victimes de certains supérieurs.

Vous avez d’abord essayé de régler ça en interne ?

Oui, j’ai d’abord fait appel au dispositif en ligne Stop discri, qui permet de dénoncer les discriminations dont peuvent être victimes les gendarmes. L’Inspection générale de la gendarmerie (IGGN) a été saisie. Mais elle a dédramatisé ce qu’a fait mon supérieur et m’a dit « si vous étiez moins féminine, ça ne serait pas arrivé ». J’ai été auditionnée par deux hommes. Je ne comprends pas qu’ils utilisent ma féminité en tant qu’égérie, et qu’ensuite, ils me la reprochent. On m’a répondu qu’il n’y avait pas de fumée sans feu. Ils ont estimé que lorsque mon supérieur est entré chez moi sans sonner et en utilisant le double des clés, il s’agissait en fait de « maladresse ». Moi j’appelle ça une violation de domicile.

Vous vous êtes ensuite tournée vers la cellule Thémis du ministère de la Défense, qui permet de dénoncer le harcèlement sexuel ?

J’ai appelé Thémis, en leur racontant mon histoire. Ils m’ont indiqué qu’ils ne pouvaient pas m’aider car les gendarmes dépendent du ministère de l’Intérieur. Alors que la gendarmerie dépend à la fois de l’Intérieur et de la Défense. On m’a répondu de voir ça avec ma hiérarchie… Alors que je mettais justement en cause ma hiérarchie.

Avez-vous sollicité des associations pour vous aider dans vos démarches ?

Au début, l’association de défense des droits des gendarmes m’a aidée, elle me donnait des conseils. Quand j’ai eu des problèmes avec un nouveau supérieur, ils m’ont conseillé d’accepter la mutation que me proposait l’IGGN. J’ai refusé parce que je trouvais que ce n’était pas à moi de partir. Ensuite, l’association Gendarmes et citoyens m’a aidée, ils ont écrit un article sur mon cas. Mais au final pour moi, les associations ne servent à rien car il n’y a pas de suivi. On est seul face à l’institution. D’autant que dans la gendarmerie, ce n’est pas comme dans la police, où il y a des syndicats. 

Avez-vous connaissance d’autres cas de harcèlement dans la gendarmerie ?

Beaucoup de femmes m’ont écrit pour me dire qu’elles vivent la même chose mais qu’elles n’osent pas se plaindre. Très peu ont la force de dénoncer les faits dont elles sont victimes, pour différentes raisons : la peur de perdre son emploi, son logement… Certaines ne sont plus gendarmes et me disent qu’elles auraient aimé avoir la même force que moi. Elles ont parfois laissé tomber un métier qu’elles aimaient à cause de ce qu’elles subissaient.

Les femmes de votre brigade vous ont-elles aidée ?

Ma brigade comportait 9 femmes sur 27 gendarmes. Lorsque certains hommes se permettaient de faire des blagues graveleuses, elles riaient avec eux. Si on avait toutes dit : « Stop, on est là pour travailler, tu ne parles pas de mes fesses », ce genre de choses n’arriveraient plus. Mais elles rentrent dans le moule.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

L’IGGN a considéré qu’il n’y a aucune preuve de ce que j’avance. Ils m’ont auditionnée, ont enquêté sur mes revenus, ont auditionné le patron d’une boîte de nuit où j’allais pour savoir si les rumeurs étaient vraies concernant un job de gogo danceuse que j'exercerais en plus de mon métier de gendarme… Ils n’ont rien trouvé sur moi. On m’a mise au placard, en arrêt maladie d’office, sans m’avoir auscultée. Aujourd’hui, mon contrat a pris fin. J’ai tenté de passer le concours de sous-officier, c’est là que j’ai compris pourquoi ils m’ont mise en arrêt maladie. Ça m’empêche de passer l’épreuve sportive du concours. 

Je compte passer celui de gardien de la paix en septembre. Et je vais repasser celui de la gendarmerie. Je suis forte. Si je dois travailler de nouveau avec le supérieur contre qui j’ai déposé plainte, je travaillerai avec lui. Certains de mes collègues étaient racistes mais quand on était en patrouille, je faisais avec. Le travail, c’est le travail.