«La laïcité n'est pas une opinion, c'est la liberté d'en avoir une»

INTERVIEW Nicolas Cadène, auteur de l’ouvrage « La laïcité pour les nuls », est rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Un street-artiste réalise une fresque
Un street-artiste réalise une fresque — ALAIN JOCARD / AFP

Organisation d’un HijabDay à Sciences Po, boycott des marques accusées de promouvoir la « mode islamique », installation de crèches dans les mairies… Régulièrement, politiques, militants et société civile se divisent autour du principe de « laïcité ». Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Comment ce principe est-il né et comment a-t-il évolué ? Pour y répondre, Nicolas Cadène, rapporteur général de l’ Observatoire de la laïcité publie ce jeudi 21 avril un guide pratique intitulé « La laïcité pour les nuls - 50 notions clés » (Ed. First).

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Pourquoi avoir fait le choix d’écrire ce livre maintenant et comment est née l’idée ? 

On avait envie de faire de la pédagogie. L’Observatoire émet des guides pratiques mais qui intéressent surtout les institutions. On voulait faire quelque chose de plus « grand public » parce qu’on constate des difficultés concrètes à pratiquer et définir la laïcité. On a cru trop longtemps qu’il s’agissait d’une évidence pour tous or en délaissant la pédagogie, on a laissé le champ libre à l’instrumentalisation de cette notion pour en faire un outil d’exclusion ou de stigmatisation.

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Quels aspects méconnait-on à propos de la laïcité ?

Il y a des aspects historiques tombés dans l’oubli, comme le fait que chaque session parlementaire soit précédée d’une prière publique jusqu’en 1884 ou que jusqu’en 1967, le chanoine [un membre du clergé] Félix Kir ou l’Abbé Pierre, qui étaient respectivement député de la Côte-d’Or et député de Meurthe-et-Moselle, venaient à l’Assemblée vêtus de leurs soutanes ! Aujourd’hui ça paraîtrait inconcevable. Après il y a les aspects plus pratiques. Peu de gens savent qu’il existe désormais un diplôme universitaire sur la laïcité qui sera bientôt exigé de tous les aumôniers, rémunérés par l’Etat, qui interviennent en prison ou dans les hôpitaux.

Dans votre ouvrage, vous vous appuyez beaucoup sur la législation en vigueur et sur la construction historique du principe de laïcité. On a le sentiment que de tout temps, la question a divisé, heurté, opposé des franges de la population, des représentants de l’état et de la classe politique. Pourquoi ? 

Depuis sa conception même, il y a eu des visions divergentes qui se sont affrontées, sur ce qu’elle était ou devrait être. Je crois qu’on doit s’en tenir à la laïcité telle qu’issue de notre histoire et définie par les textes fondateurs, notamment la loi de 1905 ou la loi Ferry. Ce sont ces textes-là qui ont défini le cadre laïc, qui n’a pas lieu de changer. Ce cadre repose sur trois notions : la liberté de conscience et de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public, la séparation de l’Etat et de la religion et enfin l’égalité de tous devant la loi, quelles que soient ses convictions. La laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une.

Dans l’ouvrage, vous vous inquiétez de voir l’application de la laïcité passer par une multiplication d’interdits…

Aujourd’hui le cadre légal est bien posé, il n’y a pas besoin 'aller au-delà. Si on transforme la laïcité en une multitude d’interdits, on va alimenter un discours victimaire et un repli qui vont nourrir à leur tour les provocations et les extrémismes religieux et politiques.

Que ressentez-vous quand vous voyez revenir constamment les mêmes débats politiques au sujet du voile, des repas à la cantine, des crèches de Noël… ? 

Il y a un peu de lassitude. On en parle trop, sans jamais rappeler le droit. Or, il y répond déjà.

Prenons l’exemple du voile à l’université. Les textes sont clairs et la Commission Stasi le rappelait : les étudiants sont des citoyens majeurs et ont le droit d’avoir des convictions politiques, religieuses ou syndicales tant qu’ils ne perturbent pas l’ordre public et ne contestent pas les cours. Et si c’est le cas, des sanctions existent. Le cadre légal actuel est donc suffisant mais il faut le connaître et l’appliquer.

50 notions clés sur la Laïcité pour les nuls, Nicolas Cadène (Ed. First), 8,95 euros.