Mémoires d'un urgentiste: «On est témoin tous les jours d'histoires hallucinantes»

INTERVIEW Dans « Papa ! pourquoi tu dors encore à l’hôpital », le Dr Mathieu Doukhan chronique son quotidien mouvementé…

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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le docteur Mathieu Doukhan.
le docteur Mathieu Doukhan. — Franck Beloncle / Editions de l'Opportun

Le monde des urgences a toujours intrigué et inspirer le cinéma comme la télévision. Avec Papa ! pourquoi tu dors encore à l’hôpital ?*, c’est un livre qui nous plonge dans cet univers bouillonnant et plein d’émotions. Dans cet ouvrage qui paraît ce jeudi, le Dr Mathieu Doukhan, 34 ans, médecin urgentiste à Tourcoing (Nord), livre un témoignage sans concession sur son quotidien intense. Dans un entretien accordé à 20 Minutes, il revient sur quelques anecdotes savoureuses et confie sa passion pour son métier.

Vous qualifiez le médecin urgentiste de « médecin de comptoir » ou de « larbin de dispensaire ». Son image est-elle autant dévalorisée aux yeux de ses confrères ?

Oui, car ce métier est contraignant et peu glorieux. Je parle aussi du « syndrome du paillasson » car les urgences, c’est l’endroit où l’on s’essuie les pieds en entrant à l’hôpital. On garde aux yeux de nos confrères une image de mauvais élèves, de sous médecins. Car pour l’instant, notre métier n’est pas considéré comme une spécialité à part entière. Et les médecins urgentistes font le tampon entre les médecins traitants et les spécialistes.

Beaucoup de patients que vous recevez ne relèvent pas des urgences, mais de la médecine générale. Comment expliquer que cette situation n’ait pas évolué au fil du temps ?

Environ 90 % des patients que nous voyons ne devraient pas être aux urgences. Cela tient au fait que certains médecins généralistes nous envoient une partie de leurs patients. Et que les patients eux-mêmes n’ont pas d’éducation à la santé. Ils ne connaissent pas bien le système de soins et ne savent pas quelle est la vocation initiale des urgences.

Quelles histoires vous ont valu les plus beaux fous rires ?

Aux urgences, nous constituons une sorte de grande famille au sein de laquelle les blagues fusent. Sans doute pour compenser la dureté de notre quotidien. Une fois, j’ai fait croire à une secrétaire qu’un patient s’appelait « Jacques Phassiale ». Cette boutade a fait le tour du service pendant plusieurs jours. Je me souviens aussi d’un patient qui venait souvent aux urgences et qui imitait les bruits d’animaux. Il était connu de tous et ses facéties détendaient l’atmosphère. Il y a aussi tous ces noms d’enfants de mauvais goût qui nous font toujours rire.

Certaines de vos anecdotes semblent à peine croyables, comme cette patiente en train d’accoucher qui certifie qu’elle est vierge…

Une scène qui m’a rappelé La vie est un long fleuve tranquille. C’est parfois Zola qui débarque aux urgences ! Il y a aussi ces gens qui sont arrivés à l’hôpital avec des brûlures car ils ont fait un barbecue dans leur appartement. Ou une mère qui a déboulé avec son enfant parce qu’il avait fait une crise de nerfs après avoir été interrompu dans son jeu vidéo. On est témoin tous les jours d’histoires hallucinantes et les limites sont chaque fois repoussées !

Comme lorsque vous surprenez une mère en train de mettre le thermomètre dans l’anus de son jeune homme de fils…

Oui, j’ai parfois l’impression d’être dans la série Bref. Je regarde avec consternation les gens en train de faire des choses incroyables, ils me regardent en retour. Et puis je tourne les talons car je refuse d’adopter une position paternaliste.

Vous racontez la manière dont vous tentez de désamorcer la gêne de vos patients lorsque vous pratiquez des gestes délicats, comme des touchers rectaux. Comment y parvenez-vous ?

J’explique toujours aux patients ce que je vais leur faire et je leur dis avec une pointe de dérision, ce qui permet une forme de complicité entre nous et de ne pas rendre la situation plus grave qu’elle n’est.

Quelles sont vos pires gaffes avec les patients ?

Il m’est arrivé de confondre une femme et un homme, de me tromper de patient en énonçant mon diagnostic. Une fois j’ai aussi demandé à un enfant s’il n’était pas un peu fainéant car il laissait sa mère ramasser des jouets par terre à sa place. Mais il était handicapé. Ces cas sont très rares et de plus en plus même, car avec l’expérience, j’ai appris à me taire et à tout vérifier.

Vous racontez avoir assisté à des rémissions incroyables

Oui, une fois, un patient souffrait d’une hémorragie méningée. Je l’avais envoyé en soins palliatifs car je croyais sa dernière heure arrivée. Mais il s’en est sorti. Dans ces cas-là, on constate à quel point un médecin ne peut pas tout prévoir. Et quand l’issue est positive, c’est merveilleux.

Vous êtes témoins de drames humains, quels sont ceux qui vous ont le plus touchés ?

L’histoire de cette mère dépressive qui avait fait à ses enfants une soupe aux somnifères. Ils ont heureusement été sauvés. Ou celle de cet homme que l’on a retrouvé pendu chez lui avec la corde à sauter de sa petite fille, qu’il avait précédemment accompagnée à l’école…

Vous annoncez souvent des mauvaises nouvelles. Quels sont vos pires souvenirs ?

Lorsque j’étais encore interne, une hôtesse de l’air est arrivée aux urgences avec une forme de paludisme très grave. J’ai dû informer sa famille qu’elle était morte dans une salle d’attente où patientaient une cinquantaine de personnes. C’était difficile de trouver les mots alors que dans ma formation on m’avait appris à annoncer les mauvaises nouvelles de façon très mécanique. Cette jeune femme avait mon âge et sa famille me renvoyait l’image de la mienne. C’était très déconcertant et ce souvenir me revient en mémoire à chaque fois que je dois annoncer un décès.

Vous recevez parfois des cadeaux de remerciement étonnant…

Oui, comme de saucisson de cheval que j’ai reçu d’un patient. Cela me gêne toujours un peu car faire des trucs bien, c’est mon métier. Cela ne nécessite pas de remerciements. Mais c’est toujours touchant, comme la fois où une petite fille à qui j’avais sauvé la vie m’a remercié trois ans après.

Au final, on sent que malgré le stress, la fatigue, vous êtes toujours passionné par votre métier ?

La passion c’est le mot, car ce métier est un mélange de plaisir et de souffrance. Malgré les difficultés, ce qui prime c’est le sentiment d’être utile. Et je l’éprouve à chaque fois qu’un bébé et sa mère vont bien après un accouchement difficile ou que j’arrive à sauver un patient qui fait un infarctus.

*Papa ! pourquoi tu dors encore à l’hôpital, Docteur Mathieu Doukhan, Editions de l’Opportun, 15 euros.