Patrick Drahi répond aux questions des élèves de l'Ecole Polytechnique, le 19 avril 2016.
Patrick Drahi répond aux questions des élèves de l'Ecole Polytechnique, le 19 avril 2016. — W.P

REPORTAGE

Patrick Drahi, nouveau mécène star de l'Ecole polytechnique

«20 Minutes» a suivi, le patron d'Altice, Patrick Drahi à l'occasion de l'inauguration du «Drahi - X Novation Center», nouveau centre d'innovation et d'entrepreneuriat de l'Ecole Polytechnique...

Ce mardi 19 avril, Patrick Drahi n’était pas le fondateur et président d’Altice, pas plus qu’il n’était le propriétaire de SFR. Quand le richissime homme d’affaires foule, presque timidement, le tapis rouge posé en son honneur sur le sol de Polytechnique, à Palaiseau (Essonne), il est dans la peau de l’ancien élève qui, nostalgique, revient dans son ancienne école. « La dernière fois que j’avais pénétré l’enceinte de l’X, je me souviens, et je l’ai dit à mon chauffeur avant d’arriver, j’étais au volant d’une Renault 5 GLS que j’avais payée à crédit », raconte avec humour Patrick Drahi avant d’inaugurer la Fibre Entrepreneur, nouveau carrefour entre études et entreprenariat de la célèbre école d’ingénieurs, à qui il donne son nom pour un prix d’or.

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Car la Fibre Entrepreneur - Drahi - X Novation Center a été financée à hauteur de cinq millions d’euros par le patron d’Altice, sur la logique du naming et ce, pour montant équivalent à la quasi-totalité du prix des infrastructures et du matériel acheté par l’école Polytechnique. Donner, oui, mais sans arrière-pensée, jure l’intéressé. « Il s’agit de donner pour la transmission du savoir, pas de donner pour donner ou pour avoir son nom sur une façade. »

Du philanthrope à Rabbi Jacob

L’ancien polytechnicien avait pourtant des raisons de se mettre en valeur par le biais de ce don considérable. Personnage peu connu en France en dehors de ses innombrables rachats et de sa fortune (15,7 milliards de dollars d’après le magazine Forbes) et de surcroît peu apprécié du grand public, il aurait par exemple pu profiter de l’événement pour montrer la face B de Patrick Drahi, généreuse, humaine, celle qui le réconcilierait avec la France. Que nenni. « Les activités philanthropiques de M. Drahi datent de quatre ans et elles n’ont pas attendu la médiatisation de quelques acquisitions en France pour exister », nous dit un de ses proches.

Au lieu de ça, l’entrepreneur franco-israélien s’est contenté d’amadouer son auditoire avec sa Renault 5 GLS, et de le faire rire à coup de blagues. « C’est quoi là ? C’est pas "Y va danser" là ? », balance-t-il en allusion au film Rabbi Jacob avant de prendre la parole devant plusieurs centaines d’élèves et diplômés de l’X tombés sous le charme d’un homme qu’ils n’imaginaient pas aussi drôle. Et dire qu’il ne s’agissait même pas une opération séduction…

Patrick Drahi répond aux questions des élèves de l'Ecole Polytechnique, le 19 avril 2016.
Patrick Drahi répond aux questions des élèves de l'Ecole Polytechnique, le 19 avril 2016. - W.P

« Provoquer un choc entre études théoriques et vraie vie »

Avant de se donner en spectacle et de répondre aux questions des plus curieux dans l’emblématique amphithéâtre de Palaiseau, le fondateur d’Altice a pris soin de visiter le pôle portant son nom. La Fibre entrepreneur - Drahi – X Novation Center, puisque c’est d’elle dont il est question, rassemble l’ensemble des activités du Pôle Entrepreneuriat et Innovation (PEI) de l’Ecole, capable d’accueillir une trentaine de start-up.

Détail important, le pôle entrepreneuriat est accessible à tous les jeunes, qu’ils soient ou non issus de l’X ou non. C’est un jury composé à un quart d’entrepreneurs, un quart d’industriels, un quart d’économistes et un autre d’anciens élèves de Polytechnique qui désigne les heureux élus sur des critères bien précis. L’idée ? Ne prendre que les plus « courageux » et « provoquer un choc entre études théoriques et la vraie vie. Au bout d’un moment trop d’études nuisent au passage vers le monde réel. Je suis pour les longues études mais jusqu’à 25 ans, ça me semble raisonnable. Après il faut passer à l’action », déclare l’invité d’honneur.

Le nouveau bâtiment qui accueillera les activités du PEI de l'X a été construit en seulement un an.
Le nouveau bâtiment qui accueillera les activités du PEI de l'X a été construit en seulement un an. - W.P.

Multiplier les dons aux Ecoles comme aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne

Ne pas trop traîner dans les salles de cours, sauter de plain-pied dans le monde du travail, soit, mais sans pour autant tourner le dos à l’institution à qui les Polytechniciens doivent tout. L’homme d’affaires espère que sa donation fera jurisprudence en démocratisant le mécénat universitaire, pratique largement en vogue aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. A titre d’exemple, en 2014, l’université de Stanford a levé un milliard de dollars.

De quoi laisser Patrick Drahi amer. « Il doit y avoir une meilleure implication des anciens élèves de Polytechnique, qui doivent contribuer au financement comme les anciens d’Oxford ou Stanford. Ici on attend tout de l’Etat mais l’Etat ne peut pas tout. Les élèves doivent aussi y participer dès qu’ils le peuvent. Attendre que l’Etat paye, c’est l’assistanat. » Et de poursuivre maladroitement « Cela devrait être un réflexe. Ce n’est même pas un impôt, ça fait plaisir. Et puis en plus, il paraît que c’est déductible des impôts. Bon… ça ne me concerne pas, je dis ça pour vous », essaye tant bien que mal de se rattraper le propriétaire de SFR.

Fiscalité française et choc de simplification

Avec sept millions d’euros de dons à son actif, le premier mécène de Polytechnique n’aurait donc aucun objectif fiscal en ligne de mire ? « Pour les personnes soumises à l’impôt sur le revenu en France, les donations au profit de fondations reconnues d’utilité publique peuvent sous certaines conditions donner droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % des versements effectués dans la limite de 20 % du revenu imposable », explique Karen Berdugo, avocate fiscaliste. Bien qu’étant résident suisse, le natif Casablanca peut donc « avoir des revenus français qui sont taxables en France selon la convention bilatérale Franco-suisse et donc sujets à la déduction. »

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La fiscalité française, ses avantages, ses inconvénients, la star du jour a eu l’occasion d’en reparler lors de la séance de questions/réponses organisée avec les étudiants de l’X mardi soir. « Par rapport à d’autres pays, où, à niveau d’impôts et/ou moins élevés et à conditions parfois égales, la fiscalité française peut poser problème à un grand nombre d’entrepreneurs. C’est un problème délicat », répond l’intéressé, pour qui le plus grand des combats reste celui pour le choc de simplification. « La différence entre la France et les autres pays se trouve dans la complexité de la prise de décision, de la mise en place de la décision. Il y a un problème de simplification. Le choc de simplification doit avoir lieu en France », termine Patrick Drahi. Paroles d’un homme qui a réussi, mais qui n’a pas honte d’avouer qu’il « craint toujours l’échec. »