#NuitDebout: «Il faut résister à l'envie de prédire l'avenir de ce mouvement»

INTERVIEW Le sociologue Geoffrey Pleyers étudie depuis plusieurs années les mouvements sociaux citoyens dans le monde entier, à l'instar de #NuitDebout en France...

Propos recueillis par Laure Cometti

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Rassemblement place de la République à Paris du mouvement #NuitDebout, le 11 avril 2016.
Rassemblement place de la République à Paris du mouvement #NuitDebout, le 11 avril 2016. — TRISTAN REYNAUD/SIPA

Il y a deux semaines, #NuitDebout voyait le jour sur la place de la République à Paris. Depuis le 31 mars, des milliers de personnes se sont rassemblées sur la place parisienne, dans plusieurs dizaines de villes en France. Né en pleine contestation de la loi Travail, le mouvement est loin de limiter ses revendications au champ de l’emploi. Comment peut-il évoluer ? 20 Minutes a consulté le sociologue Geoffrey Pleyers, de l’université Catholique de Louvain et du Collège d’Etudes Mondiales, qui scrute depuis plusieurs années les mouvements sociaux citoyens dans le monde entier.

Les mouvements des Indignés en Espagne ou Occupy aux Etats-Unis ont eu des répercussions différentes. Au regard de ces référents, comment le mouvement #NuitDebout peut-il évoluer en France ?

En 2012, beaucoup se demandaient ce qu’étaient devenus Occupy ou les indignés puisqu’ils ne campaient plus sur les places. Ces mouvements n’avaient pas disparu pour autant. Ils ont évolué dans quatre directions. D’abord, ils ont suscité un changement durable des pratiques quotidiennes et locales. En Espagne, après le mouvement des indignés, on a constaté un essor de l’économie sociale et solidaire, des échanges locaux, entre particuliers, ce qui a renforcé le tissu social des quartiers. Ensuite, une expertise citoyenne émerge. C’est déjà présent place de la République, avec la commission « Educ Pop » par exemple. Dans ce mouvement, il y a une grande volonté d’apprendre, de se former, afin de comprendre certains débats publics complexes, comme autour des paradis fiscaux. D’autre part, on observe que l’occupation des places ouvre souvent un nouveau cycle de protestation. Il est probable qu’à moyen terme, il y ait plus de manifestations après #NuitDebout, par exemple autour du droit au logement ou contre la précarité.

Enfin, il y a aussi une voie politique pour une minorité de ces acteurs qui décident de se lancer dans l’arène politique, parfois assez rapidement après les mouvements « citoyens », comme c’est le cas du nouveau parti Podemos en Espagne. Parfois cela intervient quelques années plus tard et de manière plus individuelle, comme ce fut le cas de Daniel Cohn-Bendit, l’un des leaders de mai 68.

En Espagne, le parti Podemos n’aurait peut-être pas vu le jour sans les Indignés. Le mouvement #NuitDebout peut-il se traduire en courant ou parti politique ?

C’est dur à prédire aujourd’hui et cela ne dépend pas que des seuls acteurs qui se réunissent aujourd’hui sur la place de la République. Si passage à la voie politique il y a, cela entraîne forcément la perte d’une partie des idéaux, des valeurs et des soutiens. Ainsi, Podemos est dans la continuité du mouvement des Indignés, mais aussi dans la rupture. Les Indignés étaient profondément anti-leader, alors que Podemos a des des leaders charismatiques et médiatisés.

Un mouvement foisonnant comme la #NuitDebout, sans leaders, sans ligne unique, n’a pas vocation à s’insérer dans la politique traditionnelle ou à négocier directement avec le gouvernement.

>> A lire aussi : #NuitDebout: Qui sont les organisateurs de ce mouvement contre la loi travail?

Vous écrivez que les mouvements sociaux se distinguent car ils sont centrés sur « un autre projet de société bien plus que sur une revendication spécifique ». Est-ce possible de changer la société sans prendre le pouvoir ?

#NuitDebout a déjà un impact, car les gens se posent des questions, se rencontrent, débattent, et pas seulement de la loi Travail mais d’un autre projet de société dans laquelle les citoyens sont des acteurs et sont au cœur de la démocratie et développent eux-mêmes des initiatives pour une société plus juste, Ces rencontres et ces échanges avec d’autres citoyens sur une place peuvent paraître de petites choses, mais c’est un élément essentiel d’une société démocratique. Le message du mouvement, c’est aussi de dire qu’alors que les médias et les partis sont déjà centrés sur les élections présidentielles qui auront lieu dans plus d’un an, la politique et la démocratie ne résident pas seulement dans cette sphère institutionnelle et cette classe politique dans lesquelles beaucoup ne se sentent plus représentés. C’est salutaire pour une société démocratique.

En outre, ces mouvements ont des impacts à moyen et long terme sur les valeurs et la culture, et jusque dans notre vie quotidienne. L’impact de mai 68 a été considérable, et le mouvement altermondialiste a par exemple contribué à diffuser les circuits courts pour l’alimentation locale.