Loi Travail : Au tribunal, étudiants et manifestants confrontés à la justice

REPORTAGE Dans les couloirs du tribunal de grande instance de Paris, les parents d'enfants interpellés et jugés en comparution immédiate accusent le coup...

Hélène Sergent
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Manifestants encadrés par les forces de l'ordre, le 5 avril 2016.
Manifestants encadrés par les forces de l'ordre, le 5 avril 2016. — TLG/20Minutes

« Ça fait deux jours qu’on peine à trouver le sommeil », confesse la mère de Thomas*, jugé en comparution immédiate pour violences à l’encontre de personnes dépositaires de l’autorité publique et rébellion, au tribunal de grande instance de Paris. Ce lundi, l’étudiant en anthropologie âgé de 19 ans, tignasse bouclée, comparaît au milieu de prévenus soupçonnés de vol de portable ou de Carte bleue.

« Retenue illégale »

Casier judiciaire vierge, le jeune homme a été interpellé samedi 9 avril par des policiers de la BAC (brigade anticriminalité) et des CRS (compagnies républicaines de sécurité) pour les avoir visés avec des pavés et des cailloux place de la Nation. L’œil au beurre noir qu’il arbore témoigne d’une arrestation « musclée ». Cela fait maintenant deux jours que ses parents, tous deux salariés et installés en banlieue parisienne, n’ont pu lui parler.

« On a reçu un coup de téléphone du commissariat lorsqu’il a été placé en garde à vue. On s’est rendu sur place en espérant le voir lors de son transfert au dépôt du tribunal, mais il n’est jamais sorti. Alors on est rentré », raconte sa mère. Thomas est resté dans ces locaux du 20e arrondissement plus longtemps que le délai prévu par la loi, avant d’être transféré au dépôt du tribunal. « Une retenue illégale », selon son avocat Me Martin Mechin, qui a plaidé l’annulation de la procédure.

« J’ai vu un jeune se faire embarquer, ça m’a énervé »

Les mains jointes, l’étudiant a reconnu les faits de violences et de rébellion : « J’ai vu des policiers embarquer un petit de 14 ans, ça m’a énervé mais les pierres que j’ai lancées n’ont pas touché les policiers, je l’ai bien vu ! », se justifie-t-il maladroitement. Un argument qu’a tenté d’expliciter son avocat : « Quand il dit qu’il était trop loin pour toucher un policier, cela signifie qu’il existe deux options dans son esprit : soit il va leur faire mal, il veut leur faire mal, soit il les lance pour exprimer sa révolte, en sachant que ça ne va pas les atteindre ni les blesser. On ne peut écarter cette réflexion ! »

Insuffisant au regard du procureur qui a rappelé que le tribunal n’était pas là pour juger un droit à manifester, mais un droit de l’exercer sans violence et qui a requis huit mois de prison avec sursis. Le tribunal a finalement validé l’annulation de procédure, en vue d’une nouvelle convocation par le procureur. Un soulagement pour les parents : « On va pouvoir s’organiser. »

Une cagnotte pour payer les frais d’avocat

S’organiser, c’est ce que tentent de faireles enseignants et les parents d’élèves du lycée Voltaire dans le 11e arrondissement. Le 1er avril dernier, Ryan, 15 ans, est interpellé par les forces de l’ordre lors du blocus de son établissement, pour avoir tenté d’incendier une poubelle. « Cette poubelle n’a jamais pris feu, elle est intacte ! Ryan s’est dénoncé sans penser aux conséquences que cela allait avoir », soupire Hélène, la mère de l’adolescent.

Placé en garde à vue dans le commissariat de l’arrondissement, l’adolescent, mis en examen, encourt jusqu’à dix ans de prison et 75 000 euros d’amende pour « dégradation volontaire de bien matériel par incendie pouvant potentiellement engendrer un danger pour autrui ». « Je ne pouvais pas contacter mon enfant pendant toute une journée, c’était horrible », raconte sa mère. Si la date du procès n’a pas encore été fixée, un comité de soutien et une cagnotte en ligne ont été créés pour Ryan et pour ses parents, notamment pour les aider à payer les frais d’avocat. Depuis son lancement, le comité a récolté plus de 1600 euros. Un geste inattendu pour la mère du lycéen : « Je ne m’attendais pas à un tel élan. On se sent soutenu, conseillé, ça change beaucoup de choses. »

*Le prénom a été modifié.