Mode islamique: «C’est une manière de nous dire qu’on nous accepte dans la société française»

ISLAM Des femmes musulmanes répondent aux propos de la ministre des Droits des Femmes, Laurence Rossignol...

N.Beu.

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Défilé lors du festival de mode islamique organisé à Cannes le 22 mai 2015.
Défilé lors du festival de mode islamique organisé à Cannes le 22 mai 2015. — PIXELFORMULA/SIPA

Elles se disent toutes « offensées », « agacées » ou « fatiguées » par un débat « stérile ». Voilées ou non, les femmes musulmanes à qui nous avons parlé assurent avoir mal vécu la polémique sur la « mode islamique » (ou « pudique ») déclenchée par les propos de la ministre des Droits des Femmes, Laurence Rossignol, puis ceux d’Elisabeth Badinter. Mais, comme elles l’ont fait sur notre page Facebook, elles veulent aussi parler, pour dire leur vérité.

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Au sujet du voile, tout d’abord, sur lequel une bonne partie des discussions a fini par se concentrer, une nouvelle fois. La dénonciation par Elisabeth Badinter de la « montée de la pression islamique » a notamment fait bondir ces femmes. « Il faut arrêter de croire que le port de voile est contraint, s’insurge Aziza, 52 ans, qui n’a elle-même jamais porté le hijab là où elle habite, près de Lyon. C’est vrai dans certains quartiers, mais toutes les femmes de mon entourage sont voilées par choix. » Un constat que font toutes les femmes que nous avons interrogées, quels que soient leur âge, leur lieu d’habitation et leur choix de porter le voile ou non. « Parfois, certaines jeunes femmes se voilent même simplement par effet de mode, pour faire comme leurs copines, explique Ouassila, 45 ans, qui vit dans le Val-de-Marne et ne s’est jamais voilée par souci de "modernité". Elles portent le hijab comme d’autres suivent la mode gothique. »

« Du marketing évidemment »

La polémique sur la « mode islamique » ? Elles ne l’ont pas comprise. Car toutes disent déjà fréquenter les magasins grand public. « Moi, j’achète mes vêtements comme tout le monde, dans des boutiques très connues et des grandes surfaces, explique Bouchra, 33 ans, qui vit dans le Nord de la France. D’un châle, simplement, je fais un foulard. » L’offensive de grandes marques comme H & M, Marks & Spencer ou Uniqlo leur paraît donc logique. « C’est du marketing évidemment, analyse Samra, une Parisienne de 31 ans qui porte elle aussi le voile. Il y a un marché, alors elles s’y engouffrent. » Comme Quick l’a fait en proposant des menus halal, argumente-t-elle. Ou les grandes surfaces en créant des étals destinés aux musulmans en période de ramadan, ajoute Aziza.

Mieux, certaines voient dans la conversion des marques à la « mode pudique » une avancée pour le vivre ensemble. « C’est une manière de nous dire qu’on nous accepte dans la société française, juge Alicia, 31 ans, de Suresnes. Et puis on arriverait peut-être à sortir du stéréotype de la femme en noir qui fait peur… » Sans aller jusqu’au « fluo », plaisante Samra, l’offre des grandes marques pourrait ainsi permettre aux femmes musulmanes de mieux « s’adapter » à la mode française. Un point de vue aux antipodes de celui de Laurence Rossignol, qui a redit ce jeudi que « quand on cache les corps des femmes, […] derrière, pas loin, il y a leur dissimulation et leur effacement de l’espace public ».

La liberté, quelle liberté ?

Selon la ministre, les marques seraient également coupables de « promotion de l’enfermement du corps des femmes ». Une fausse idée, pour Sabrina. Car aux yeux de cette Nancéienne de 21 ans qui n’a jamais porté le voile, les marques ne forcent « en rien qui que ce soit à acheter » leurs produits. Ni les femmes qui portent le hijab, ni les autres. Et rien n’empêchera les magasins, en parallèle, de « continuer à vendre des minijupes »…

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Pour toutes, leur décision d’achat dépendra tout bêtement d’un critère oublié dans le débat : l’esthétique. « Je trouve les vêtements proposés laids et jamais je ne pourrais porter ça », tranche Amina, une Strasbourgeoise de 21 ans, pourtant adepte du voile et habituée des magasins qui se sont lancés sur le créneau. Sans parler du maillot de bain intégral mis en vente par Marks & Spencer sur Internet, qui a semble-t-il le plus interpellé. « J’avoue qu’il m’a choquée, dit Ouassila. Pas pour des raisons religieuses, morales ou politiques, mais parce que ce n’est pas beau et pas du tout hygiénique dans les piscines. » « Je ne le trouve pas très beau », juge également Sabrina. Avant de préciser : « Mais à partir du moment où la personne se sent à l’aise et qu’elle n’est pas forcée de s’habiller comme cela, il n’y a pas de raison que ça choque qui que ce soit. »

Le libre arbitre, encore et toujours. Quand Elisabeth Badinter pointe l’obligation faite aux musulmanes de couvrir leur corps, les premières concernées se réfugient, elles, toujours derrière le principe de liberté de se vêtir comme on l’entend. Une « incompréhension » qui dure, selon Amina. « Les intentions des femmes françaises qui ont combattu pour les droits des femmes ne sont pas mauvaises : pour elles, le voile est une régression et il faut les comprendre », explique-t-elle. Vision contre vision. « Pour en sortir, il faut arrêter de parler et passer aux actes, croit-elle savoir. Il faut que les musulmanes prouvent qu’elles sont libres et qu’elles entreprennent des choses ! » La seule manière, selon elle, de sortir de la polémique par le haut.