Manifestations contre la loi travail: «On craint que la mobilisation se transforme en affrontement jeunesse-police»

LOI TRAVAIL En trois semaines, le nombre d’interpellations suite aux débordements de la mobilisation contre la loi travail a été multiplié par sept…

Hélène Sergent
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Manifestation contre la loi travail à Nantes le 5  avril 2016.
S.SALOM-GOMIS/SIPA
Manifestation contre la loi travail à Nantes le 5 avril 2016. S.SALOM-GOMIS/SIPA — SIPA

L’image n’est pas nette, la prise de vue est tremblotante. Depuis sa diffusion, jeudi 24 mars, cette vidéo du coup de poing reçu par un élève du lycée Bergson (19e) à Paris, administré par un fonctionnaire de police  depuis mis en examen, s’est érigée en symbole des violences qui émaillent le mouvement de contestation contre la loi travail. Le 24 mars, 23 personnes ont été interpellées en marge des cortèges. Mardi 5 avril, lors de la dernière manifestation, ce chiffre est monté à 177 dont 148 à Paris.

« Il y a une volonté très forte, de la part de la police, d’embarquer les manifestants présents dans les cortèges non déclarés », analyse Sacha Feierabend, secrétaire général de l’Unef, principal syndicat étudiant engagé dans la contestation. Cette augmentation des arrestations et la multiplication de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux de heurts entre manifestants et policiers traduisent-elles pour un autant un durcissement du mouvement et un recours à la violence disproportionné de la part des forces de l’ordre ?

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Un manque d’effectifs 

Pour Yves Lefevbre, secrétaire général du syndicat de police Unité SGP FO, une frange de manifestants s’est radicalisée : « Il y a une montée en puissance d’individus qui sont là pour casser et une démultiplication des violences à l’égard des policiers. Nos fonctionnaires qui sont au contact des manifestants nous ont remonté le fait que ce public avait changé et que les insultes à leur égard n’étaient plus les mêmes ». Pour autant, aucune consigne particulière n’a été transmise aux CRS ou au EGM (Escadrons de gendarmerie mobile), notamment en vue de la prochaine manifestation qui se tiendra samedi 9 avril.

Selon le syndicaliste, l’incident au lycée Bergson est lié au manque d’effectifs au sein des unités spécialisées dans le maintien de l’ordre : « Les CRS et les gendarmes sont préparés, formés. Mais aujourd’hui, ils sont essentiellement mobilisés à Calais et dans le cadre de la lutte antiterroriste. Nous ne sommes pas assez ! On pallie ce manque en mobilisant de jeunes collègues non formés. Si dans le cas de ce policier du 19e arrondissement, la faute semble avérée, il ne faut pas oublier qu’il s’est retrouvé dans une mission qui n’est pas la sienne ».

Une commission d’enquête dédiée

En France, les techniques de maintien de l’ordre de ces unités spéciales - les CRS et les EGM - reposent principalement sur la « mise à distance ». La mort de Rémi Fraisse, militant écologiste tué le 26 octobre 2014 par un tir de grenade offensive sur le site de Sivens (Tarn), a donné lieu à la création d’une commission d’enquête parlementaire présidée par le député écologiste Noël Mamère : « L’idée qui prévalait lorsque j’ai demandé la création de cette commission consistait à se demander, après le drame de Sivens, comment adapter le maintien de l’ordre au droit de manifester », précise l’élu de Gironde.

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Rendu le 28 mai 2015, le rapport préconisait, entre autres, la création de nouvelles unités policières de médiation intégrées aux manifestations, le développement de moyens intermédiaires pour disperser les foules (sonores, lumineux) ou encore favoriser l’intervention exclusive d’unités spécialisées. En d’autres termes, arrêter d’envoyer des policiers de la BAC (Brigade anticriminalité) dans les cortèges.

Pour Céline Berthon, secrétaire générale du Syndicat des Commissaires de la Police Nationale, il ne faut pas confondre ces bavures policières avec les missions premières des CRS et des gendarmes, qui consistent à faire en sorte qu’une manifestation se déroule sans heurts : « Une logique différente guide les autres unités des unités spéciales : certains policiers sont habitués au "contact" et aux méthodes "musclées" alors que les CRS cherchent avant tout à maintenir à distance », rappelle-t-elle.

D’autant que les manifestations de la jeunesse sont très hétérogènes, précise Yves Lefebvre : « Si l’immense majorité est là pour contester dans le respect du droit, les mobilisations des jeunes sont infiltrées par les groupes autonomes, ce qui n’est pas le cas lorsqu’on a affaire aux grandes confédérations, plus cadrées ».

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Dans les faits, en dehors d’un « effort permanent d’amélioration des moyens utilisés pour disperser la foule », précise le ministère de l’Intérieur, les autres propositions des parlementaires n’ont toujours pas vu le jour. En attendant, le climat de tension inquiète les effectifs : « On craint que la mobilisation se transforme en affrontement jeunesse-police », note le syndicaliste SGP FO. Une éventualité balayée par Sacha Feierabend de l’Unef : « Certains épisodes, comme ce qui s’est passé devant Bergson ou à Rennes, n’aident pas à faire baisser la tension. Mais je ne pense pas que les affrontements entre la police et la jeunesse vont s’imposer comme un objet de contestation. Il y a une colère des manifestants mais elle est canalisée par le simple fait de descendre dans la rue ».

Signal positif envoyé aux victimes de violences policières, l’annonce, ce jeudi matin dans les colonnes du Monde, de la création d’un outil statistique visant à mesurer les violences perpétrées par les forces de l’ordre. Selon l’IGPN, la police des polices, 14 événements en maintien de l’ordre on fait l’objet d’une enquête judiciaire entre 2010 et 2015. En cinq ans, deux condamnations pénales ont été prononcées.