Retard de paiement du ministère de la Justice: «C'est une fierté de travailler pour l’État mais aussi un piège»

TÉMOIGNAGE Julie travaille depuis 14 ans comme traductrice interprète pour la police et la justice. Sous couvert d’anonymat, elle raconte à « 20 Minutes » comment les retards de paiement de l’Etat affectent son quotidien…

Laure Cometti

— 

La façade du ministère de la Justice, à Paris, photographiée le 21 octobre 2015.
La façade du ministère de la Justice, à Paris, photographiée le 21 octobre 2015. — Nicolas Messyasz / Sipa

Julie*, 42 ans et mère de deux enfants, a dû s’endetter auprès de sa banque car son employeur la paie avec des mois, et parfois des années, de retard. Pourtant, elle travaille pour la police et la justice française en tant que traductrice interprète. Son cas est loin d’être isolé. Le garde des Sceaux en personne a reconnu dimanche dans les colonnes du Journal du dimanche que le ministère de la Justice payait ses collaborateurs « au minimum avec quatre mois de retard ». Des délais de paiement qui ont un impact direct sur le quotidien de cette mère de famille.

>> A lire aussi : Pour Jean-Jacques Urvoas, la justice française est «sinistrée»

« Sept à huit mois en moyenne, dans le meilleur des cas »

C’est en 2002 que Julie, qui a suivi des études de langues à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), effectue ses premières missions de traductrice pour la police et la justice en Ile-de-France. « Un ami qui faisait des missions pour l’Etat m’a dit que l’on cherchait des interprètes et j’ai commencé comme cela », se souvient-elle.

A la demande de la police ou du parquet, elle fait office d’interprète, tantôt en anglais ou en espagnol, traduisant les dépositions de victimes, les propos de personnes interpellées, de prévenus, ou de réfugiés, pour 30 euros de l’heure (un tarif majoré en cas de travail de nuit ou le week-end). Après chaque mission de traduction, elle établit un mémoire qui vaut comme facture pour les ministères de l’Intérieur et de la Justice.

Dès le départ, les paiements se font attendre. « Sept à huit mois en moyenne, dans le meilleur des cas ». Julie attend parfois deux ans pour toucher sa paie. Un « engrenage » dont il est selon elle difficile de s’extirper.

« C’est une fierté de travailler pour l’Etat mais aussi un piège »

« La gendarmerie, le commissariat ou le parquet peut vous appeler à toute heure du jour ou de la nuit. Si on refuse de venir, il faut un justificatif. C’est une fierté de travailler pour l’Etat et c’est très valorisant mais c’est aussi un vrai piège, lâche-t-elle. Quand j’ai débuté, je ne me doutais pas à quel point ça serait prenant, si prenant que je n’ai eu ni le temps ni les moyens de chercher un autre boulot. Et si j’arrête de travailler pour la justice et la police, je n’ai pas le droit aux allocations-chômage ».

>> A lire aussi : Pourquoi Urvoas s'alarme maintenant du manque de moyens de la justice?

Comme près de 50.000 COSP, ou « collaborateurs occasionnels du service public », Julie est privée de fiche de paie. Avant son Pacs, qui lui permet désormais d’être assurée grâce à son compagnon, elle n’a pas pris de congé maternité même si elle a eu deux enfants. Elle a payé tous ses frais médicaux « de sa poche », dont plusieurs séances de psy, dont elle dit avoir eu « vraiment besoin » après avoir été confrontée à des situations « très dures », notamment avec des victimes mineures.

En parallèle, elle donne des cours et fait des traductions pour combler le déficit creusé par les retards de paiement de l’Etat. « Mais c’est difficile de s’engager alors qu’on peut m’appeler à tout moment pour une mission, plusieurs fois par semaine », confie-t-elle, préoccupée. De la même manière, difficile de prévoir des vacances.

« On se sent très précaire, confie-t-elle, or quand on travaille pour le ministère de la Justice, on est loin d’imaginer qu’on n’est pas dans le droit ». Son banquier a accepté de lui faire crédit, pour qu’elle puisse payer son loyer, mais elle ignore jusqu’à quand cette situation pourra durer.

Des arriérés s’élevant jusqu’à 7.000 euros

Combien l’Etat lui doit-il aujourd’hui ? « Je n’ose même pas imaginer », lâche-t-elle, désabusée. Julie ne veut plus se plonger dans des comptes sans fin. Calculer l’étendue de ses créances lui est trop douloureux. A titre indicatif, l’Etat lui avait versé 7.000 euros d’arriérés il y a une dizaine d’années.

Julie n’a pas perdu l’espoir de voir sa situation s’améliorer, même si « à chaque changement de ministère, on repart de zéro, ou presque ». Cela ne facilite pas la tâche de l’Union des Traducteurs Interprètes (UTI), créée en 2006, pour défendre les intérêts des COSP. Un combat de longue haleine qui a connu récemment une avancée notable. « Depuis le 1er janvier 2016, les Traducteurs Interprètes sont affiliés au régime général de l’assurance maladie », explique l’avocat David Dokhan, qui défend 30 traducteurs qui demandent une régularisation de leur statut auprès du Tribunal des affaires sanitaires et sociales (TASS).

Un progrès qui ne règle néanmoins pas la question des délais de paiements, censés être raccourcis par un nouveau logiciel, Chorus. « Pour l’instant mes clients n’observent pas d’amélioration. Ils espèrent que les négociations avec la chancellerie aboutiront sur un accord qui leur permette de travailler dans un cadre juridique plus sécurisé ». La prochaine audience au TASS est prévue le 12 mai 2016.

* Le prénom a été changé.