Classement des lycées: Les stratégies des parents pour contourner la carte scolaire

EDUCATION Les stratégies d’évitement sont nombreuses, mais elles comportent pourtant des risques...

Delphine Bancaud

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Illustration de lycéennes dans une cour de lycée.
Illustration de lycéennes dans une cour de lycée. — VALINCO/SIPA

Ils veulent être les mieux informés pour assurer les meilleures chances de réussite à leurs enfants. Alors que les indicateurs de résultats des lycées sont parus ce mercredi, donnant lieu à des palmarès dans les médias, certains parents utilisent ces informations pour établir un véritable plan d’attaque. Leur but : repérer les établissements les mieux classés et tenter de contourner la carte scolaire pour y inscrire leurs enfants. Un phénomène qui est encore plus marqué pour les inscriptions au collège, le début de secondaire étant considéré comme une période charnière par les parents. « C’est une pratique qui s’observe surtout chez les parents de la classe moyenne, habitant dans des quartiers populaires et qui veulent que leurs enfants soient scolarisés dans des établissements élitistes », observe Valérie Marty, présidente de la Peep.

« Les parents des catégories sociales les plus défavorisés n’osent pas utiliser ces sortes de passe-droits ou ne sont pas toujours bien informés sur le sujet », renchérit Ana Topaloff, auteur de La Tyrannie des parents d’élèves.* Un sport pratiqué surtout dans les grandes villes. « On assiste à une sorte de démocratisation du contournement, car l’idée se répand qu’un bon parent doit choisir l’établissement de son enfant. C’est le signe aussi d’une montée de la culture consumériste de l’éducation, alors même que la carte scolaire est assez rigide », analyse la sociologue de l’éducation, Marie Duru-Bellat.

Le créneau étroit des dérogations

L’une des méthodes utilisée pour contourner la carte scolaire est de demander une dérogation. D’après la DGESCO, chaque année, 10 % des entrants en 6e et en seconde demandent ainsi à bénéficier d’une dérogation à la carte scolaire. Et environ 60 % de ces demandes reçoivent une réponse favorable à l’échelle nationale (et autour de 30 % à Paris). Depuis 2008, des dérogations peuvent être demandées sur la base de critères énumérés par ordre de priorité (handicap, motif médical, élèves boursiers, parcours scolaire particulier, rapprochement de fratrie, domicile proche de l’établissement souhaité).

« Certaines stratégies se construisent très tôt, des parents demandant par exemple, une dérogation dès l’école primaire pour viser un établissement qui envoie ses élèves en 6 eme dans un "bon collège". D’autres incitent leur enfant à s’engager dans un parcours scolaire particulier », constate Hervé-Jean Le Niger, vice-président de la FCPE. Des parents encouragent ainsi leurs enfants à étudier une langue rare comme le chinois ou le russe pour intégrer une section internationale, ou à pratiquer la musique, le sport ou l’art plastique à haut niveau pour bénéficier d’une classe à horaires aménagés). « Mais depuis quelques années la régulation est plus forte de la part des autorités concernant les dérogations », tempère Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN (syndicat des personnels de direction).

Le bal des fausses adresses

Autre astuce pour éviter l’établissement de secteur : obtenir une domiciliation de complaisance chez un proche afin de décrocher une inscription dans un quartier huppé. Fort d’un justificatif EDF à leur nom, et d’une simple étiquette sur la boîte aux lettres d’un proche résidant dans un beau quartier, des parents font ainsi croire à l’Education nationale que leur enfant y habite toute l’année.


Une réforme de la carte scolaire est en cours pour favoriser la mixité sociale

Le filon de l’immobilier est aussi exploité par certains parents des grandes villes, qui investissent dans une petite surface proche d’un « bon » établissement. Dans le Quartier latin par exemple, les demandes de petites surfaces dans ce périmètre sont tellement nombreuses qu’il est impossible de les satisfaire toutes. Certaines annonces immobilières précisent même l’établissement de sectorisation pour attirer des clients. Et peu importe si les propriétaires n’y habitent pas, le tout est de récupérer le courrier régulièrement.

Reste que « pour les établissements où il y a le plus de tensions, des contrôles d’adresse sont effectués », prévient Valérie Marty. « Mais l’Education nationale n’a pas les moyens de vérifier toutes les adresses », estime de son côté Hervé-Jean Le Niger. Pour contrer ce système, les lycées Louis le Grand et Henri IV ont un recrutement national depuis une dizaine d’années.

Le piston souvent efficace

Une autre technique parentale pour obtenir gain de cause est de faire jouer son réseau. « Certains parents utilisent leur carnet d’adresses influent. Il passe par le chef de l’établissement convoité, par le recteur, par un député, un élu local ou sénateur », indique Valérie Marty. « Cette stratégie marche assez bien. Les plus doués à ce jeu-là sont les enseignants eux-mêmes, qui connaissent non seulement la réputation des établissements, mais savent à quelle porte frapper », indique Ana Topaloff.

Des stratégies d’évitement qui comportent pourtant des risques, comme le souligne Philippe Tournier : « Mieux vaut être le premier de la classe dans un établissement moyen que le dernier dans un autre élitiste ». Un avis partagé par Valérie Marty : « Les établissements élitistes ne conviennent pas à tout le monde. Cela peut broyer un enfant », affirme-t-elle. « En 6 eme par exemple, le seul objectif est que l’enfant soit sécurisé psychologiquement pour affronter les changements. Le bon collège sera donc souvent celui qui est proche de chez lui et au sein duquel il retrouvera ses copains de CM2 », renchérit Hervé-Jean Le Niger.

* La tyrannie des parents d’élèves, Anna Topaloff, Fayard, 14,50 €.