Essai thérapeutique mortel: «Beaucoup de choses ont été cachées»

SANTE La famille du défunt attend que toute la lumière soit faite sur cette affaire dramatique...

Anissa Boumediene

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Me Jean-Christophe Coubris (au centre), et Laurent et Florence Molinet, le frère et l’épouse de Guillaume, décédé à Rennes dans le cadre d'un essai thérapeutique.
Me Jean-Christophe Coubris (au centre), et Laurent et Florence Molinet, le frère et l’épouse de Guillaume, décédé à Rennes dans le cadre d'un essai thérapeutique. — A.JOCARD / AFP

Obtenir des réponses. Près de deux mois après la mort de Guillaume Molinet, décédé le 17 janvier dernier à Rennes dans le cadre d’un essai thérapeutique des laboratoires Biotrial, la famille du défunt attend que la lumière soit enfin faite sur ce drame.

Un objectif pas clairement défini

« La famille ne supporte plus ce silence », a déclaré Me Jean-Christophe Coubris, avocat de la famille de Guillaume Molinet, lors d’une conférence de presse à Paris. « Il y a beaucoup de choses qui ont été tues et ont été cachées », a estimé Florence Molinet, l’épouse de Guillaume. « Est-ce que ces essais thérapeutiques étaient vraiment nécessaires. Quel était leur but réel ? », a-t-elle poursuivi. Pour l’avocat, qui a pu se procurer le protocole, « l’objectif de cet essai thérapeutique n’est pas clairement défini ». « Cancer, obésité, sclérose en plaques (…), les applications de ce médicament étaient bien trop nombreuses. C’est une première anomalie qui aurait dû interpeller l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et le Comité de Protection des Personnes (CPP). Comment cet essai a-t-il pu être validé dans les conditions de rédaction de ce protocole ? », s’interroge-t-il.

Autre faille soulevée par l’avocat de la famille Molinet : les liens entre le laboratoire portugais Bial, qui a lancé l’essai et la fondation Bial, « qui a pour activité principale le parapsychologique ». Or pour les adeptes de parapsychologie, l’anandamide, l’endocannabinoïde testé dans le cadre de cet essai, pourrait jouer un rôle clé dans l’explication des phénomènes parapsychologiques. « Je me permets donc de faire un petit raccourci entre un essai thérapeutique qui n’a pas de sens réel, si ce n’est d’enregistrer des effets secondaires, et l’objectif de cette fondation », a pointé l’avocat. Dans ce cas, « il fallait appeler les volontaires des cobayes », a-t-il commenté.

Un manque d’informations et de réaction

Sans compter que les résultats des essais précliniques, pratiqués sur des animaux, n’ont pas été communiqués. « Deux chiens sont morts de complications pulmonaires après des injections de cette molécule, et six singes ont dû être euthanasiés », détaille Me Coubris. Pour autant, cela n’a pas empêché la suite de l’essai et « les volontaires ne l’ont jamais su », déplore l’avocat, qui pointe un manque d’informations. « Or c’est une obligation de présenter les résultats des essais précliniques ». Tous ces éléments, qui n’ont pas été communiqués aux volontaires, auraient peut-être été de nature à les faire changer d’avis. « En fin d’année, quand Guillaume m’a annoncé qu’il allait faire cet essai, je lui ai dit : "Ne fais surtout pas ça". Je ne le sentais pas », a raconté Laurent Molinet, le frère du défunt. « Ce type d’essais soulève des problèmes de santé publique. Mon mari avait une totale confiance. (…) S’il avait su tout cela, il n’aurait jamais participé à cet essai », a indiqué Florence Molinet.

Outre ce manque d’informations, c’est aussila réaction tardive du laboratoire qui met en colère la famille Molinet. « Pourquoi Biotrial a autant tardé » à réaliser la gravité de l’état de Guillaume Molinet, qui a été hospitalisé le 10 janvier dans la soirée alors qu’il a manifesté « les premiers symptômes dans la matinée ? », questionne Me Coubris. « Guillaume m’a appelé cet après-midi-là, il avait des maux de tête, des troubles de la vue et butait sur certains mots lorsqu’il me parlait », se souvient Florence Molinet. « Je lui ai fait part de mes inquiétudes (…). C’est la dernière fois que je lui ai parlé ». Dans la nuit, l’état de son mari s’est dégradé, et Florence n’a plus jamais revu son mari conscient.

Des hypothèses « inacceptables »

« Nous avons beaucoup de questions et pas de réponses », insiste l’avocat. « Au tout début, la famille a été en contact avec le laboratoire, mais rapidement, plus rien, c’est par la presse qu’elle a des informations ». Un silence insupportable doublé de mises en cause. « Dans les jours qui ont suivi le décès, des hypothèses inacceptables ont été soulevées, condamne Me Coubris. Il y a eu des sous-entendus selon lesquels des volontaires, dont Guillaume, étaient peut-être des consommateurs de cannabis. Je tiens à éclaircir ce point une bonne fois pour toutes : des analyses d’urines, capables de déceler toute consommation de cannabis dans les 70 derniers jours, ont été pratiquées sur Guillaume, et pas l’ombre d’une trace de produits stupéfiants n’a été retrouvée ».

L’âge de Guillaume Molinet, 49 ans, et l’existence d’un traumatisme crânien ont aussi été avancés. « On parle d’âge, maisle protocole de l’essai clinique ouvrait les candidatures aux volontaires jusqu’à 58 ans. Quand à ce traumatisme, il s’agit d’une chute de vélo lorsque Guillaume avait 6 ans », rappelle Me Coubris. « Mon frère était en parfaite santé, il avait repris le sport, surveillait son alimentation et avait une bonne hygiène de vie », renchérit Laurent Molinet.

La famille Molinet, qui a porté plainte pour homicide involontaire, attend désormais la désignation d’experts mandatés par le parquet pour enfin connaître toute la vérité, et espère une révision de la législation pour qu’un cas similaire ne puisse pas se produire à nouveau. « S’il le faut, prévient le frère de Guillaume Molinet, j’écrirai au président de la République, pour qu’il m’aide à lever le voile sur cette affaire ».