Fugues vers la Syrie : «Daesh a compris que les femmes peuvent servir à motiver les combattants»

RADICALISATION Israé, 15 ans, et Louisa, 16 ans, sont finalement rentrées chez elles, en Haute-Savoie, après une fugue qui aurait pu les mener jusqu’en Syrie…

Vincent Vantighem

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Des djihadistes à Raqqa, en Syrie, en janvier 2014 (photo vérifiée et publiée par AP le 12 août 2015).
Des djihadistes à Raqqa, en Syrie, en janvier 2014 (photo vérifiée et publiée par AP le 12 août 2015). — Uncredited/AP/SIPA

Ses parents avaient décidé de la scolariser dans un internat afin de la couper de ses « fréquentations douteuses ». Israé, 15 ans, est finalement rentrée chez elle, ce dimanche soir en Haute-Savoie, après une fugue de 48 heures qui aurait pu la conduire jusque dans les rangs de Daesh en Syrie. La gendarmerie nationale avait lancé un appel à témoins, samedi matin, pour retrouver l’adolescente disparue avec son amie Louisa, 16 ans, évoquant leur projet de « quitter le territoire national par tous les moyens ».

>> Les faits : Israé et Louisa sont finalement rentrées chez elles

« La volonté de Daesh d’attirer des jeunes femmes n’est pas nouvelle, explique l’islamologue Mathieu Guidère. Mais cette politique s’intensifie depuis un an environ dans les discours et la propagande. Les responsables du mouvement ont compris que les femmes peuvent servir à motiver les combattants sur place et donc à les empêcher de vouloir quitter leurs rangs… »

Les femmes représentent 35 % des Français en Syrie

Les femmes représentent aujourd’hui 35 % des 593 Français identifiés en Syrie alors qu’elles n’étaient que 12 % en 2013, selon les dernières statistiques fournies par le ministère de l’Intérieur. Et sur les 84 mineurs Français sur le théâtre des opérations, on dénombre 51 jeunes filles. Dont Léa, la fille de Valérie.

« Elle avait 16 ans quand elle est partie, raconte-t-elle à 20 Minutes. Aujourd’hui, elle vit dans les environs d’Alep où elle a eu un bébé. Elle a été embrigadée par son petit copain de l’époque. C’est avec lui qu’elle est partie… »


Aujourd’hui responsable de l’association Malgré eux, Valérie assure également que le phénomène s’intensifie. « Dans l’association, nous avons trois ou quatre gamines qui étaient concernées par des projets de départ, poursuit-elle. Ce qui me marque, c’est que les jeunes filles sont de plus en plus jeunes. Elles ont 14, 15 ans. Et elles veulent partir pour aider les enfants syriens. »

« On va lui faire miroiter la rencontre avec un prince »

C’est l’un des arguments habituels avancés par Daesh pour attirer dans ses filets les jeunes occidentales. Mais ce n’est pas le seul. « La stratégie de recrutement est pointue, confie Dounia Bouzar, directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam. Si la jeune fille cible est dépressive, le recruteur va lui proposer d’aller mourir en terre sainte ; si elle est altruiste, on va la convaincre d’aller aider les enfants gazés par Bachar al-Assad. Et si elle est un peu fleur bleue, on va lui faire miroiter la rencontre avec un prince. »

>> Comment Guillaume de Seine-Saint-Denis est devenu Ali à Raqqa

Car Daesh a plus que jamais besoin de femmes. « Le but de ce mouvement est de construire un état et pas de simplement poser des bombes, rappelle en effet Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes pour la chaîne France 24. Elles servent essentiellement dans les administrations et les hôpitaux… »

Al-Shamikha, le magazine féminin qui distille les conseils beauté

Et aussi à faire des enfants qui serviront, demain, à grossir les troupes de combattants. « Elles sont souvent mariées avant de partir via le réseau Skype, assure Mathieu Guidère. Dans le cas contraire, on les envoie dès leur arrivée dans les bureaux matrimoniaux pour trouver un mari. Tout est organisé » C’est ce que Dounia Bouzar appelle « la reproduction de la race des véridiques ».

Disposant de leur propre magazine féminin (Al-Shamikha, soit La femme majestueuse) qui distille des conseils pour avoir un teint parfait en gardant le voile, les femmes djihadistes ne sont en revanche pas envoyées au combat. Pour l’instant ? « C’est une vraie question, conclut Mathieu Guidère. Si Daesh continue à perdre beaucoup de combattants, cela n’est pas exclure… »