Sortir de la prostitution, ça se fait souvent «avec les moyens du bord»

REPORTAGE « 20 Minutes » retrace le parcours de ces trois femmes alors que la proposition de loi visant à lutter contre la prostitution devrait être définitivement adoptée, ce mercredi...

Vincent Vantighem

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Paris, le 6 juin 2011. Une prostituée parle avec le chauffeur d'une voiture aux abords du Bois de Boulogne.
Paris, le 6 juin 2011. Une prostituée parle avec le chauffeur d'une voiture aux abords du Bois de Boulogne. — BERTRAND LANGLOIS / AFP

Quelques jours plus tôt, Ruqaya* avait reçu une brique en pleine tête. Jetée par un voisin excédé de la voir arpenter le trottoir en bas de chez lui… Aussi, quand les bénévoles du mouvement du Nid se sont présentés sur ce même trottoir, la Nigériane de 26 ans ne les a, cette fois, pas ignorés. « Au début, elle nous a seulement interrogés sur sa demande d’asile, raconte Lorraine Questiaux, déléguée du Nid en Ile-de-France. Puis, elle a accepté de venir dans nos locaux pour suivre des cours de Français… »

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Au final, il aura fallu près d’un an à la prostituée pour quitter des yeux l’horizon clinquant de la rue Saint-Denis (Paris, 1er). Mettre de côté la dette de 55.000 euros envers son passeur. Et tenter d’oublier l’inceste subi dans son pays et à l’origine de tous ses maux. « Aujourd’hui, elle vit dans un foyer et elle est prise en charge par une assistante sociale, poursuit Lorraine Questiaux. Mais tout ça est extrêmement fragile… »

Le droit à un système de protection et d’assistance

L'Assemblée nationale a l’occasion, ce mercredi, d’améliorer le sort de Ruqaya et des 37.000 personnes prostituées de France** en votant définitivement la proposition de loi visant à lutter contre le système prostitutionnel. Car si le texte suscite, depuis plus de deux ans, la polémique sur la question de la pénalisation des clients, il prévoit aussi et surtout que les « victimes de la prostitution bénéficient désormais d’un système de protection et d’assistance », notamment grâce à la création d'un fonds d'Etat de 4,8 millions d'euros.

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De quoi faciliter le travail du Nid qui épaule déjà 5.000 prostituées dans une trentaine de villes françaises. « Nous allons bénéficier d’un vrai dispositif, témoigne Lorraine Questiaux. Aujourd’hui, nous faisons souvent avec les moyens du bord. » Essentiellement avec l’énergie du désespoir, en somme…

Infestée de puces de lit et en proie à des problèmes gynécologiques

Mathilde* peut en témoigner. Victimes de violences dans sa famille, cette mineure est tombée dans les griffes d’un réseau de proxénètes qui s’est servi de sa fugue pour en faire une « esclave sexuelle ». « Elle n’est jamais venue à l’association, se désole encore la bénévole. Pour l’aider, j’ai dû faire le tour des squats où elle dormait nuit après nuit… » Jusqu’à ce jour où elle l’a récupérée malade, en proie à de graves problèmes gynécologiques et infestée de puces de lit.

« Ça a pris pas mal de temps mais elle a fini par jeter la puce de son téléphone portable qui contenait les numéros de tous ses clients potentiels », se souvient Lorraine Questiaux. Agée de 20 ans aujourd’hui, Mathilde commence à refaire sa vie. Elle a entamé un CAP de cuisine, travaille dans un restaurant et vient d’avoir un bébé avec son compagnon.

Elle voulait se promener avec quelqu’un dans un parc

C’est ce qui manque à Fatima*. A 60 ans dont une bonne partie à travailler dans une camionnette le long des Maréchaux, cette Algérienne a frappé à la porte du Nid pour un simple problème de factures impayées. « On a commencé à parler, explique Lorraine. On a vite compris qu’elle se sentait surtout très seule. Maintenant, elle vient pour qu’on puisse aller se promener avec elle dans un parc. » Sa camionnette est en panne…

Impossible pour autant d’affirmer que Fatima, tout comme Mathilde et Ruqaya, en ont aujourd’hui définitivement fini avec la prostitution. « Il ne faut jamais croire ça, martèle Lorraine Questiaux. Tout ça est tellement complexe qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. »

* Les prénoms ont été changés

** Etude Prost Cost - Mai 2015