Loi El Khomri: Pourquoi la bataille contre la réforme du droit du travail se joue sur Internet

EMPLOI Le projet de réforme du droit du travail suscite une contestation et une mobilisation en ligne sans précédents dans l'Hexagone...

Laure Cometti

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La ministre du Travail Myriam El Khomri en visite à l'école d'informatique privée 42, à Paris, le 3 février 2016.
La ministre du Travail Myriam El Khomri en visite à l'école d'informatique privée 42, à Paris, le 3 février 2016. — REVELLI-BEAUMONT/SIPA

Un déluge de clics, de tweets et de gifs. Dès la fuite de l'avant-projet de loi El Khomri, le 17 février dernier, un grand nombre de Français ont protesté contre la réforme du droit du travail sur la Toile. En moins d’une semaine, plus de 700.000 personnes ont signé une pétition en ligne intitulée «Loi Travail, non merci !», qui frise désormais le million de signataires. Pendant ce temps, les syndicats peinent à faire front commun et le gouvernement tente en vain de faire entendre sa voix dans ce débat politique 2.0.

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Réactivité et effet démultiplicateur

Dès la publication de l’avant-texte du projet de loi, les critiques sont apparues sur les réseaux sociaux. « Le web 2.0 a permis à la contestation de s’exprimer avec une très grande réactivité », souligne Anaïs Théviot, docteure en science politique au Centre Emile Durkheim. Une série de tweets de la militante Caroline de Haas, décortiquant les nouvelles mesures du droit du travail, a été partagée par des centaines d’internautes. Dans la foulée, elle a créé avec d’autres activistes une pétition sur le site Change.org. En une semaine, ce texte est devenu la pétition hexagonale la plus populaire de l’histoire de la plateforme.

Sur les réseaux sociaux, la contestation a pu s’étendre à un large public, au-delà des noyaux formés par les militants et les syndicats, et toucher divers profils. « Sur Facebook, on peut toucher Monsieur-Tout-le-monde, sur Twitter, des jeunes et des citoyens plus "politisés", et la pétition a été relayée au sein de la communauté de Change.org », observe Anaïs Théviot. L’initiative de plusieurs Youtubeurs unis derrière le mot-dièse #OnVautMieuxQueÇa a touché un « public plus jeune et plus large que les citoyens engagés ». Leur vidéo publiée le 24 février cumule ce jeudi plus de 1,6 million de vues sur Facebook et YouTube. La Toile a ainsi permis à la contestation de « démultiplier son audience ».

Les réseaux sociaux, outils de contestation par excellence

Une ampleur sans précédent que le gouvernement n’avait pas anticipé. Du coup, l’exécutif est descendu dans l’arène du débat politique 2.0 en créant le 25 février le compte Twitter @LoiTravail, immédiatement moqué par les twittos.

La Toile, terrain glissant pour les défenseurs de la réforme ? « Internet est plutôt un outil de contestation des pouvoirs », analyse Albert Ogien, directeur de recherche au CNRS. « Les discours d’opposition peuvent s’y exprimer en phrases choc, avec un ton décalé, par touches de "lol" ou d’humour noir », abonde Anaïs Théviot.

En revanche, lorsque la communication officielle s’aventure sur les réseaux sociaux, cela se termine souvent par un pugilat 2.0. « Ces discours ressemblent souvent à des usurpations », tant de la part des institutions que des grandes entreprises, selon le sociologue.

« Une masse virtuelle » peut-elle avoir l’impact d’une « foule réelle » ?

La contestation en ligne ne se limite pas à ces joutes verbales sur Twitter. « Mais un clic, un like, est-ce que ça se concrétise sur le terrain ? », s’interroge Anaïs Théviot qui estime qu’une « masse virtuelle ne marque pas autant les esprits qu’une foule dans les rues ». Si ceux qui militent IRL [In Real Life, « dans la vie réelle » en anglais] contre la loi El Khomri investissent l’espace numérique, l’inverse n’est pas toujours vrai. Reste que « grâce aux réseaux numériques, les anti-loi El Khomri peuvent afficher une masse, un nombre, qui leur assure une médiatisation et une certaine légitimité », concède Anaïs Théviot.

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Pour Albert Ogien, « le web a donné une impulsion puis un écho à la contestation, mais il faudra attendre le 9 mars pour voir si elle s’inscrit dans la durée ». Si les cyber-opposants ne sont pas légion à battre le pavé, faudra-t-il pour autant conclure qu’ils n’étaient en majorité que des «slacktivistes», des contestataires au clic facile et au piquet de grève mou ? Peut-être, mais pas seulement. « On assiste aux balbutiements de nouveautés démocratiques très fortes ». Si elle est canalisée, la mobilisation en ligne peut se transformer en plateforme auto-organisée, à l’image de  Podemos en Espagne ou du  Mouvement 5 étoiles en Italie, tous deux nés d’une mobilisation citoyenne en ligne, rappelle le chercheur.