L'Etat lance son plan de bataille pour lutter contre la radicalisation dans les associations

RADICALISATION Partenaire privilégié des pouvoirs publics en matière de lutte contre la radicalisation, le milieu associatif doit aussi faire face, en son sein, à un repli communautaire...

Hélène Sergent

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Trois associations cultuelles ayant animé une mosquée présentée comme salafiste à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne), fermée début décembre après des perquisitions, ont été dissoutes en janvier 2016.
Trois associations cultuelles ayant animé une mosquée présentée comme salafiste à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne), fermée début décembre après des perquisitions, ont été dissoutes en janvier 2016. — THOMAS SAMSON / AFP

« Nous avons peut-être sous-estimé le phénomène », reconnaissait à la fin du mois de janvier, le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des sports, Patrick Kanner, à propos du prosélytisme et de la radicalisation qui touche une partie du monde associatif. En France, on dénombre près d’1,3 million d’associations actives selon le réseau Recherches & Solidarités. Dense et dynamique, ce tissu local est devenu, au fil des ans, l’un des partenaires privilégiés de l’Etat pour lutter contre les pratiques extrémistes.

Mais la publication en octobre 2015 d’un rapport, émanant du service central du renseignement territorial (SRCT), faisant état de dérives sectaires observées au sein de plusieurs clubs sportifs amateurs et la polémique, en février dernier, autour du directeur de l’association humanitaire Barakacity ont poussé les pouvoirs publics à élaborer un contrôle plus strict de ces organisations et de leurs membres.

Ce lundi 9 mai, Manuel Valls présentait un plan comprenant près de 80 mesures pour lutter contre la radicalisation et le terrorisme. Parmi les résolutions envisagées par Matignon figure le contrôle renforcé des clubs sportifs avec menace de retrait de l’agrément en cas de dérive avérée.

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Un dispositif mis en place au printemps

Au ministère de la Ville, de la jeunesse et des sports comme à la tête du Mouvement Associatif, la prudence reste de mise. « Il arrive que l’on nous rapporte des cas de radicalisation, de discours non conformes aux valeurs de la République et en dehors du cadre fixé par la loi, mais il est impossible de quantifier ce phénomène », prévient Nadia Bellaoui, présidente dela Conférence permanente des coordinations associatives.

Pour autant, les inquiétudes formulées par certains préfets sont prises au sérieux dans ce contexte post-attentats, accélérant ainsi la mise en place d’un nouveau dispositif de contrôle. Le ministère, joint par 20 Minutes, précise que les modalités de surveillance ne sont pas définitivement arrêtées pour le moment. Lancées dans les prochaines semaines, les mesures envisagées reposent principalement sur un nouveau formulaire de demande de subvention (document CERFA). Si « l’immense majorité du secteur est composée d’associations sérieuses, avec des bénévoles engagés et respectueux des valeurs de la République », insiste l’entourage du ministre Patrick Kanner, certaines structures subissent l’influence discrète de réseaux fondamentalistes.

Le nerf de la guerre

Pour Gilles Kepel, politologue spécialiste de l’islam et auteur de Terreur dans l’hexagone, Genèse du djihad Français (Ed. Gallimard), la question du financement de mouvements extrémistes via le milieu associatif n’a rien de nouveau et n’est pas seulement le fait d’islamistes radicaux : « Un certain nombre d’acteurs politico-confessionnels font usage de la ressource associative en détournant son but initial. Cela ne date pas d’aujourd’hui et n’est pas spécifique aux associations islamistes. A l’époque communiste, le Secours Rouge se servait de sa dimension humanitaire pour embrigader des bénéficiaires vers le Parti Communiste et ses différents satellites ».

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Les subventions accordées aux associations seront donc davantage scrutées par les agents des préfectures, notamment par les agents desdirections régionales de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale et des directions départementales de la cohésion sociale. En revanche, les associations qui ne touchent aucune aide financière de l’Etat, comme BarakaCity, ne seront pas concernées par ces mesures. Pas de contrôle n’est pas synonyme d’impunité tempère Nadia Bellaoui, à la tête du Mouvement Associatif : « Le droit pénal s’applique pour tout le monde ».

Pas de politique du chiffre

Actuellement, deux outils - la dissolution administrative et la dissolution judiciaire - permettent aux pouvoirs publics d’interrompre l’activité d’associations qui ne respectent pas la loi, qu’elles soient subventionnées ou pas. Cette décision intervient lorsque le levier financier n’a pas d’effet sur les dérives signalées ou observées. 

En janvier dernier, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a ainsi acté, en Conseil des Ministres,la dissolution de trois associations cultuelles situées à Lagny (Seine-et-Marne) en raison des propos tenus par leurs dirigeants au cours des dernières années « appelant à la haine et provoquant au djihad ». Supspendue par le Conseil d’Etat pour vice de procédure, la dissolution de l’association gérant la mosquée de Lagny a finalement été actée le 4 mai dernier.

Des mesures rares qui ne doivent pas avoir vocation à se multiplier espère Nadia Bellaoui : « Si les préfets sont évalués en fonction du nombre d’associations qu’ils contrôlent, ce serait catastrophique ». Au ministère comme au sein du tissu associatif, on vante surtout l’efficacité de la coopération entre les différents acteurs.

La mise en place en 2014 d’une charte des engagements réciproques entre l’État, les collectivités territoriales et les associations, qui fixe les principes et les engagements à tenir pour garantir la transparence financière et la bonne gouvernance du monde associatif, fait davantage consensus que la mobilisation des 2.000 inspecteurs annoncée par le ministre de la Ville. À demi-mot, Nadia Bellaoui formule ses inquiétudes : « Il ne faudrait pas que la loi de 1901, qui donne à chacun le droit de créer son association, recule » au nom de la lutte contre la radicalisation.