Témoignage sur Abaaoud: Quel statut peut protéger Sonia, celle qui a aidé à localiser le terroriste?

JUSTICE Interviewée par RMC et BFMTV, la jeune femme s'est dit «abandonnée par l'Etat». «20 Minutes» a interrogé son avocat...

Hélène Sergent

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La balance de la justice
La balance de la justice — Philippe HUGUEN AFP

C’est son témoignage qui a permis aux enquêteurs de neutraliser, le 18 novembre 2015 à Saint-Denis, Abdelhamid Abaaoud et ses complices. Cette jeune femme, interviewée ce jeudi par RMC et BFMTV, a rencontré le « cerveau » présumé des attaques du 13 novembre, alors à la recherche d’une planque, quelques jours après les attentats.

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Le rôle crucial endossé par Soniaun nom d’emprunt - a rapidement été relaté dans la presse. Le journal conservateur Valeurs Actuelles, a été le premier à publier, quinze jours après les attaques, des extraits édifiants du procès-verbal contenant son témoignage. Et les fuites ont été visiblement nombreuses. L'hebdomadaire Le Point explique aujourd’hui que le nom et l’adresse de ce témoin figuraient dans le PV et, pire, que certains fonctionnaires de police les auraient communiqués à Jawad Bendaoud, l’hébergeur d’Abaaoud, et à leur intermédiaire, lors de leurs interrogatoires respectifs. Comment assurer aujourd’hui la sécurité de cette jeune femme et quels statuts existent pour la protéger ? 20 Minutes fait le point.

Témoigner sous X et ne pas divulguer son adresse

En France, le code de procédure pénale comporte deux articles permettant de protéger les témoins, non impliqués dans l’infraction ou le crime en question. Le premier autorise à ne pas donner son adresse personnelle et d’indiquer, à la place, l’adresse du commissariat ou de la brigade de gendarmerie. Le second est le témoignage sous X. Sur décision du procureur de la République ou du juge d’instruction, les déclarations recueillies peuvent l’être sans que l’identité de la personne apparaisse dans le dossier de la procédure. Or ni l’un ni l’autre de ces articles n’auraient été appliqués pour Sonia.

Insuffisant aux yeux de son avocat, Me Patrick Baudouin : « En France, le statut de témoin est très peu protecteur. D’autant que dans ce cas précis, beaucoup de gens ont accès au dossier, ça facilite les éventuelles fuites ». Le pénaliste précise toutefois que le projet de réforme du code de procédure pénale, présenté mercredi en conseil des Ministres, prévoit de renforcer la protection des témoins, notamment en leur offrant la possibilité d’utiliser un nom d’emprunt ou d’être répertorié sous un numéro d’identification.

Le statut de « repenti »

Sur fond de règlements de comptes à répétition à Marseille ou en Corse et pour briser l’omerta, le gouvernement s’est doté, en mars 2014, d’un véritable statut de repenti ou de « collaborateur de justice ». Mais ce décret protège et offre des mesures de réinsertions uniquement aux personnes qui ont « tenté de commettre un crime ou un délit » et « ayant (…) permis d’éviter la réalisation de l’infraction et, le cas échéant, d’identifier les autres auteurs ou complices ». Un comble pour Me Baudouin : « Les dispositions pour les repentis sont plus protectrices que celles destinées aux témoins ! ».

Sonia a toutefois pu bénéficier de mesures particulières a affirmé, ce jeudi, le ministre de l’Intérieur sur Europe 1. L’Etat aurait relogé la jeune femme, après plusieurs semaines passées dans trois hôtels différents. Mais sa protection pose aujourd’hui question : « Bernard Cazeneuve a assuré que les services de l’Etat la surveillaient, mais ce qu’elle me dit, elle, c’est qu’elle ne perçoit pas cette sécurité et qu’elle n’en a pas eu connaissance ! », explique son conseil. Elle déplore également l’absence totale d’un quelconque suivi psychologique.

Un cas unique

Quelle solution reste-t-il à la jeune femme ? « On lui suggère aujourd’hui de récupérer son nom de femme mariée (Sonia est divorcée et porte actuellement son nom de jeune femme), mais c’est un imbroglio administratif ! Elle demande à obtenir un nom d’emprunt, mais le seul moyen de l’obtenir serait de faire une entorse à la loi », explique son avocat.

A la suite de son témoignage, le parquet de Paris a ouvert ce jeudi une enquête à l’encontre de RMC, BFMTV et Le Point pour « mise en danger de la vie d’autrui » et pour « violation du secret de l’instruction ». Pour Me Baudouin, cette réaction est excessive : « Son cas est unique, en parler peut permettre de faire évoluer le statut de témoin. »