«Une réforme de l’orthographe ne peut fonctionner que si elle est acceptée par la communauté»

INTERVIEW Le linguiste de renom Alain Rey est plutôt sceptique à l’égard de la nouvelle réforme de l’orthographe qui sera mise en œuvre dans certains manuels scolaires…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Alain Rey, le 28/10/15 à Paris.
Alain Rey, le 28/10/15 à Paris. — JOEL SAGET / AFP

Une lente gestation. Approuvée en 1990 par l’Académie française, la réforme de l’orthographe, qui jusqu’alors avait été très peu appliquée, va réellement l’être dans certains manuels scolaires qui seront édités pour la rentrée prochaine. Le linguiste de renom Alain Rey semble plutôt sceptique sur le sujet.

Approuvez-vous la nouvelle réforme de l’orthographe qui sera mise en œuvre dans certains manuels scolaires ?

C’est un serpent de mer, car si l’objectif de cette réforme qui était d’écrêter certaines difficultés de la langue, son application est difficile. Depuis cinq ou six ans, plusieurs dictionnaires ont intégré les propositions du Conseil supérieur de la langue française concernant la nouvelle orthographe de certains mots. Mais leur orthographe traditionnelle est aussi donnée et reste même privilégiée. Ce n’est donc pas une faute de garder l’ancienne orthographe. Le fait qu’il y ait deux normes crée beaucoup de confusion. Le seul point positif de cette réforme est qu’elle attire l’attention sur l’importance de bien écrire la langue française.

Pensez-vous que ces nouvelles préconisations orthographiques seront suivies dans les écoles et dans les écrits publiés ?

J’en doute, car la société française est réticente à ces changements orthographiques. Or, une réforme de l’orthographe ne peut fonctionner que si elle est acceptée par la communauté. L’exemple de l’Allemagne est à cet égard parlant : une réforme orthographique prônait la suppression des traits d’union. Mais cela a été un grave échec et les Allemands sont finalement revenus en arrière. En France, il est peu probable par exemple, que les écrivains et les journalistes, qui sont attachés à la langue française, suivent ces nouvelles propositions. Hormis dans les manuels scolaires, je ne pense pas que cette réforme sera très appliquée. Et dans les écoles, seuls les enseignants modernistes vont adopter ces suggestions.

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Êtes-vous favorable à la suppression des accents circonflexes ?

La réponse ne peut pas être oui ou non, car certains accents circonflexes sont utiles, d’autres pas. Lorsqu’on écrit : « qu’il fut » ou « qu’il fût », il existe une vraie différence. Le premier renvoie à l’indicatif passé simple et le second au subjonctif imparfait. Il est important dans ce cas de conserver l’accent circonflexe.

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Et quid de la suppression des traits d’union ?

Ce serait une bonne chose dans la plupart des cas, car cela permettrait de simplifier l’orthographe des pluriels. Les gens ne s’interrogeraient plus sur la nécessité de mettre un « s » au premier mot, au deuxième ou aux deux. En revanche, il existe des cas particuliers où l’on ne pourrait pas se passer de traits d’union : par exemple entre deux mots qui commencent par o. Cette suppression ne peut donc pas s’appliquer mécaniquement.

Quels changements faudrait-il cependant introduire dans la langue française ?

Il serait bien de rapprocher le plus possible l’orthographe de la prononciation, pour donner aux enfants les moyens de mieux assimiler la langue française.