Pourquoi y a-t-il une telle mobilisation autour de la demande de grâce de Jacqueline Sauvage ?

JUSTICE Alors qu'une pétition a recueilli plus de 380.000 signatures, François Hollande a accepté de recevoir, vendredi, les enfants de la sexagénaire condamnée pour avoir tué son mari violent…

Vincent Vantighem

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Manifestation de soutien à la grâce demandée pour Jacqueline Sauvage, à Paris le 23 janvier 2016
Manifestation de soutien à la grâce demandée pour Jacqueline Sauvage, à Paris le 23 janvier 2016 — SEVGI/SIPA

L’émotion est une donnée difficilement quantifiable. Ce sont pourtant deux chiffres qui expliquent la mobilisation autour de Jacqueline Sauvage. D’abord, les quarante-sept années de viols et violences répétées que son mari lui a fait subir dans leur demeure de Montargis (Loiret). Et surtout, la peine de dix ans de prison à laquelle elle a été condamnée, en appel le 3 décembre, pour l’avoir tué de trois balles dans le dos.

>> Les faits : François Hollande va recevoir les enfants de Jacqueline Sauvage

Rien de mathématique donc. Mais ces deux chiffres ont conduit plus de 380.000 personnes à signer une pétition demandant à François Hollande d’accorder la grâce présidentielle à cette sexagénaire. Le chef de l’Etat a annoncé qu’il recevrait, ce vendredi, les enfants et les avocats de Jacqueline Sauvage. « Pour les écouter », a simplement fait savoir l’Elysée sans présager de la suite qu’il donnera à leur requête.

Les « féminicides » ont toujours existé

« Dire que l’on peut tuer quelqu’un n’est jamais un bon signal. Mais je pense que François Hollande va devoir la gracier, confie Pierre-Olivier Sur, avocat et ancien bâtonnier de Paris. On parle quand même des violences faites aux femmes qui étaient la grande cause nationale en 2010. Et puis la mobilisation est assez énorme… »

Elle dépasse en tout cas les traditionnels clivages. François Fillon, Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon ou Daniel Cohn-Bendit ont ainsi apposé leur signature en bas de la pétition. « C’est vraiment la lourdeur de la peine infligée qui explique ce mouvement », pense Eléonore Stevenin, porte-parole d’Osez le féminisme.


Car Jacqueline Sauvage n’est pas la première à avoir commis un « féminicide ». La dernière enquête de la délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur précise ainsi que cinq des vingt-trois femmes qui ont tué leur compagnon en 2014 étaient, avant ça, leur souffre-douleur. « Ça a toujours existé. Il y a vingt ans déjà, je me souviens avoir défendu une teinturière qui avait poignardé son mari chômeur, alcoolique et violent, poursuit Pierre-Olivier Sur. Elle avait été condamnée à cinq ans de prison avec sursis. »

Source : Délégation aux victimes. Rapport 2014

L’épineuse question de la légitime défense perpétuelle 

Docteure en psychopathologie, Hélène Romano pense que cette mobilisation fait aussi écho au contexte actuel. « Après les attentats de 2015, François Hollande s’est placé en père protecteur de la Nation, analyse-t-elle. Aujourd’hui, les gens s’adressent à lui car ils ont besoin d’être rassurés sur l’état de la société. »

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« Parce ce qu’on ne peut pas accepter que notre société considère les maris violents comme des victimes et les femmes victimes comme des coupables », poursuit Eleonore Stevenin. Le législateur l’a bien compris. Mais il lui faut travailler. Depuis le 19 janvier, la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale planche sur l’épineuse question de la « légitime défense » des femmes victimes de violence.

« Aux violences de son mari, [Jacqueline Sauvage] aurait dû répondre par un acte proportionné, a insisté l’avocat général lors de son procès en appel. A ce moment précis, elle n’était pas en situation de légitime défense. » Une analyse que ne partage évidemment pas Eleonore Stevenin. « Il est plus que temps de comprendre que ces femmes sont en danger permanent. La légitime défense doit être accordée de façon perpétuelle. » C’est désormais à François Hollande d’en décider. Depuis son élection, il n’a accordé qu’une seule grâce présidentielle.