«On est passé de 660.000 journées de grève sous Sarkozy à 150.000 sous Hollande»

INTERVIEW Pour Laurent Frajerman, chercheur en histoire sociale, les grèves renforcent dans l'esprit des enseignants «l'idée qu'ils ont été déçus»...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Manifestation nationale des enseignants contre la réforme du collège à Lyon. Le 19/05/2015.
Manifestation nationale des enseignants contre la réforme du collège à Lyon. Le 19/05/2015. — FAYOLLE PASCAL/SIPA

Ecoles fermées ou professeurs absents. Ce mardi, des perturbations sont à prévoir dans les établissements, les enseignants du primaire étant appelés à la grève pour demander une revalorisation de leurs salaires et ceux du second degré pour manifester leur opposition à la réforme du collège. Laurent Frajerman, chercheur en histoire sociale, analyse les mouvements de grève des enseignants depuis le début du quinquennat de François Hollande.

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La grève de mardi sera-t-elle très suivie chez les enseignants selon vous ?

Ceux du premier degré devraient davantage participer que lors des mouvements précédents, car leur mécontentement concernant leur pouvoir d’achat est à son apogée. Ils savent qu’ils sont moins bien payés que leurs confrères des autres pays européens. Et ils estiment que leurs conditions de travail se sont dégradées depuis la réforme des rythmes scolaires, puisqu’ils travaillent désormais le mercredi matin, ce qui entraîne pour nombre d’entre eux des frais de garde d’enfant et de déplacement supplémentaires. Ils attendent toujours l’alignement d’une prime de 400 euros par an, créée en 2013 pour les enseignants du premier degré, sur celle du secondaire (1.200 euros par an). Si le taux de grévistes atteint 20 %, ce sera le signe d’une bonne mobilisation.

Concernant le mouvement des enseignants de collège, tous les signes indiquent qu’il sera réussi, mais à quel point ? On sait cependant que les journées de formation des enseignants sur la mise en œuvre de la réforme leur ont montré ce qui allait changer avec ce texte, ce qui ne leur a généralement pas plu. Et même si des annonces ont été faites vendredi sur le maintien de certaines classes bilangues, les enseignants contestent toujours l’interdisciplinarité obligatoire et le renforcement des pouvoirs du chef d’établissement prévu par le texte. Une chose est sûre : si les chiffres officiels donnent 25 % de grévistes (soit environ 40 % dans la réalité), ce sera un succès pour les syndicats. Cela prouverait que la mobilisation ne s’est pas éteinte depuis la grève du 19 mai, ce qui serait une grosse épine dans le pied de François Hollande.

Les profs ont-ils beaucoup fait grève depuis le début du quinquennat de François Hollande ?

Si l’on observe les chiffres de la conflictualité enseignante, on constate que les enseignants font moins grève sous un gouvernement de gauche que sous la droite. Lorsqu’un gouvernement de gauche prend ses fonctions, il bénéficie d’une neutralité bienveillante de la part des profs les premières années. Certainement parce que deux tiers des enseignants votent à gauche. Mais au bout de deux ou trois ans, les mouvements de grève ont tendance à augmenter car l’état de grâce est terminé. Les enseignants jugent la politique éducative sur pièce et s’autorisent à la contester. La réforme des rythmes scolaires et la nouvelle carte de l’éducation prioritaire ont été les plus mobilisatrices depuis 2012, mais elles l’auraient été davantage si elles avaient été annoncées plus tard dans le quinquennat.

Lorsque la droite est au pouvoir, les mouvements de contestation démarrent beaucoup plus tôt après le début du quinquennat et se poursuivent ensuite. Nicolas Sarkozy a ainsi précocement et fortement mobilisé les enseignants. Et François Hollande n’est pas près de le rattraper. Si l’on compare, le nombre annuel de journées de grève des enseignants deux ans après le début de leur mandat, on est passé de 660.000 journées de grève en 2009 sous Sarkozy à 150.000 en 2014 sous Hollande.

Quelles sont les thématiques les plus mobilisatrices chez les enseignants ?

Traditionnellement, ils ont tendance à davantage se mobiliser pour dénoncer des mesures qui touchent à la pédagogie (programmes, évaluation des élèves…) ou aux conditions d’enseignement (suppressions de postes, fermetures de classe) que pour des revendications plus personnelles (défense des salaires, affectations…). Car les enseignants connaissent la réalité sociale difficile de nombreux parents d’élèves et sont gênés de réclamer des hausses de salaire. Par ailleurs, avec le début de la crise en 2008, les enseignants sont devenus plus fatalistes et se mobilisent moins pour les questions salariales, car ils ont l’impression que le gouvernement n’a plus de marge de manœuvre.

Même si elles ont été moins nombreuses que sous Sarkozy, quel peut être l’impact au final de ces différentes grèves pour François Hollande ?

Elles renforcent dans l’esprit des enseignants l’idée qu’ils ont été déçus. S’il se représente à la présidentielle, les enseignants ne seront plus un soutien fort pour lui. Le charme est définitivement rompu.