Retour des Eagles Of Death Metal à Paris: «Reprendre le concert là où on l’a laissé est une très bonne idée», pour un rescapé du Bataclan

INTERVIEW Présent dans la salle du Bataclan le soir de l’attaque terroriste, Julien Heissler sera présent le 16 février pour le retour du groupe américain à Paris. Mais à l’Olympia cette fois…

Propos recueillis par Romain Scotto
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Le concert du groupe américain Eagles of Death Metal sur la scène du Bataclan, peu avant les attentats, le 13 novembre 2015 à Paris
Le concert du groupe américain Eagles of Death Metal sur la scène du Bataclan, peu avant les attentats, le 13 novembre 2015 à Paris — Marion Ruszniewski Rock&Folk

Le 16 février prochain Julien Heissler retrouvera pour la première fois depuis trois mois l’ambiance d’une salle de concert. Ce Parisien de 43 ans, accoudé au bar du Bataclan le 13 novembre dernier, n’avait pas eu jusque-là le courage de renouer avec « sa vie d’amateur de musique », habitué des salles parisiennes. Le retour à Paris des Eagles Of Death Metal pour finir un concert inachevé, est l’occasion pour lui de franchir le pas. En tant que victime des attentats et rescapé du Bataclan, il fait partie des invités du groupe américain. A l’Olympia, cette fois.

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Pourquoi tenez-vous à être présent à l’Olympia le 16 février ?

J’y compte bien. D’abord je n’ai pas fini le concert. J’aime beaucoup Eagles Of Death Metal et je n’ai assisté à aucun concert depuis. Ça va me permettre de remettre le pied à l’étrier malgré plusieurs sollicitations. J’ai travaillé 25 ans dans la distribution de disques. J’ai passé 25 ans à aller à tous les concerts. Là on m’a proposé trois concerts que j’ai refusés. J’avais peur, j’ai fait un blocage là-dessus. J’étais un peu sous le choc. Je trouve que c’est l’occasion de surmonter mes craintes. Ça permet de combattre mes fantômes. Reprendre le concert là où on l’a laissé est une très bonne idée, je trouve. J’ai envie de reprendre ma vie d’amateur de musique là où je l’avais laissée. Ça passe par un concert des Eagles Of Death Metal.

Vous évoquez vos craintes. Vous pensez repérer les sorties de secours en entrant dans la salle ?

Oui. Je pense. C’est mon premier réflexe quand j’entre dans un endroit. Je veux savoir par où on peut fuir, au cas où. Je regarde régulièrement où est la sortie de secours. A l’Olympia, c’est quelque chose que je vais certainement faire. Je vais forcément être plus attentif aux bruits. Quand un bruit ne correspond pas au lieu où je suis, je réagis de façon instinctive.

Ce concert sera forcément chargé d’émotions. A quoi vous attendez-vous ?

Il y aura beaucoup d’émotion, oui. Est-ce que j’en ai très envie ? Je ne sais pas. Je suis quelqu’un de très émotif. Rajouter de l’émotivité ne me met pas très à l’aise. J’espère qu’il y aura beaucoup d’envie, de sourires, qu’on reprendra là ou on en est resté. J‘ai le souvenir de quelqu’un qui chantait à tue-tête les titres comme un gamin à côté de moi le 13 novembre. Je voudrais retrouver cela. Ce soir-là, j’étais scié de voir plusieurs générations réunies. Des gens comme moi de 40-45 ans, des jeunes, l’esprit libre du rock’n’roll. Il y avait quelque chose d’énergique. C’était un concert qui partait bien, on va dire…

Avez-vous l’impression d’assister à un concert historique le mois prochain ?

Celui qui sera historique sera celui de leur retour au Bataclan. Là j’y serai aussi. A l’Olympia, ce n’est pas anecdotique, mais plutôt un hommage. C’est un groupe assez surprenant. Je les trouve marrants dans le côté décalé. Je ne sais pas s’ils vont me surprendre, mais j’espère qu’ils ne vont pas non plus s’épancher sur l’hommage. Ce qui serait bien, c’est qu’on reprenne le rock là où on l’a laissé. Je ne viens pas à une messe autour de l’hommage aux victimes.

Où étiez-vous le soir de l’attentat ?

J’étais accoudé au bar. Exactement le dos avachi sur le bar, face à la scène. J’ai été très vite transporté par le mouvement de foule vers la sortie. Je suis sorti après une vingtaine de coups de feu. J’ai pensé que les gens « pogotaient » au départ, puis j’ai vite compris ce qui se passait. Les gens avec qui j’étais, mon frère et mon neveu, ont été déportés vers le premier étage. Ils sont en vie. Mon frère viendra avec moi au concert, pas mon neveu.

Qu’avez-vous pensé de la façon dont les membres du groupe ont évoqué l’attentat dans les médias ?

J’ai vu rapidement leur interview à la télé. J’ai trouvé qu’ils étaient dans l’émotion. Ils ont vécu ce qu’on a tous vécu. J’ai aussi vu partir des polémiques autour du fait que le chanteur soutient la NRA (une association qui défend le port d’armes), l’amendement sur les armes à feu. Voilà… Dans le rock beaucoup ont cet esprit paysan américain. Ce n’est pas le rock anglais. Et puis est-ce qu’ils sont réellement comme ça ou est-ce qu’ils sont dans la provoc' ? Je ne sais pas. Bien souvent sur scène, ils se présentent comme ces stars qui remercient Dieu, etc. C’est souvent de l’humour et du foutage de gueule.

Plus généralement, comment vivez-vous depuis le 13 novembre ?

J’habite Paris. Je n’ai pas eu de mal à ressortir en terrasse. C’était plus facile pour moi que d’aller dans une salle de concert. Il faut croire que la bière a peut-être une importance plus grande que le rock pour moi… Sinon, j’ai repris le boulot bon an mal an, j’ai une entreprise de conseil de formation. Ça commence à rentrer dans l’ordre. J’y pense beaucoup par moments. C’est une grande tristesse. Mais c’est moins fréquent. J’ai aussi été suivi par un psy. On a fait un break parce que je vais mieux.