Wikipedia: Comment l’encyclopédie en ligne est entrée dans l’âge de raison

WEB L'encyclopédie collaborative en ligne, lancée il y a tout juste quinze ans, n'a cessé de renforcer la fiabilité de ses contenus...

Laure Cometti

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Le site de Wikipedia a été lancé il y a quinze ans, le 15 janvier 2001.
Le site de Wikipedia a été lancé il y a quinze ans, le 15 janvier 2001. — RICHARD B. LEVINE/NEWSCOM/SIPA

Un gros mot pour les profs, un outil honteux pour les élèves. Quinze ans après sa création, le 15 janvier 2001, Wikipédia, l’encyclopédie collaborative sur Internet, souffre encore d’une image péjorative, en particulier au sein du milieu scolaire. Mais cette réputation est-elle toujours justifiée ?

Un modèle ouvert

« N’utilisez pas Wikipédia pour faire vos devoirs ». Ce cri d’exaspération est apparu dans les années 2000 dans la bouche des profs à mesure qu’Internet s’est imposé dans les foyers français. Si le copier-coller de certains élèves paresseux est évidemment répréhensible, ce conseil a forgé une image péjorative de l’encyclopédie qui compte près de 1,8 million d’articles dans sa version francophone, et 5 millions en anglais.

Or depuis sa création, Wikipédia a évolué pour renforcer sa fiabilité. L’éternelle controverse découle de son modèle qui repose sur la contribution collective. Tout internaute peut créer des contenus et ajouter des informations dans un article déjà existant.

Une charte devenue plus exigeante

Dès 2005, un principe est mis en œuvre pour renforcer la fiabilité de Wikipédia. « Il faut citer une source pour ajouter un énoncé », explique Gilles Sahut, docteur en sciences de l’information et de la communication. En outre, un article doit remplir une liste de critères et respecter les 5 principes fondateurs.

Cette charte limite les erreurs ou les contributions fantaisistes, estime Lionel Barbe*, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-Ouest-Nanterre. « En théorie, tout le monde peut contribuer à Wikipédia, en pratique ce n’est pas le cas. Au début, 20 % des contenus francophones étaient édités sous IP, c’est-à-dire par des internautes non inscrits en tant que contributeurs. Aujourd’hui, c’est tombé entre 3 et 5 % ».

Des mécanismes de modération

Des garde-fous existent aussi pour surveiller les milliers d’articles postés ou modifiés chaque jour. Régulièrement des plaisantins s’amusent à modifier des pages Wikipédia. Ainsi, la Fifa est devenue spécialisée dans le banditisme, ou une photo de Sarah Palin a servi d’illustration pour un article sur l’antisémitisme. Mais ces blagues sont corrigées en l’espace de quelques minutes.

« Il y a aussi des logiciels automatisés et un filtre humain, des wikipédiens bénévoles qui effectuent des patrouilles pour vérifier les ajouts », détaille Gilles Sahut. Leur mission : lutter contre les plaisantins et les vandales, bannir les informations non sourcées ou les contenus violant le droit d’auteur et les erreurs d’édition. Ils peuvent compter sur l’aide de l’ensemble de la « communauté wikipédienne », qui fait preuve de « vigilance participative », selon le sociologue Dominique Cardon. Sans compter que tout internaute peut suggérer des modifications aux auteurs dans l’onglet « discussion » de chaque page Wikipédia. Cet espace de débat représente « les trois quarts des contenus hébergés sur Wikipédia », précise Lionel Barbe.

Pour lutter contre les trolls, certaines pages sont protégées : il faut être inscrit depuis au moins quatre jours pour les modifier. C’est le cas de certains articles concernant des hommes politiques, des célébrités, ou des religions.

Plus cette communauté grandit, et plus l’encyclopédie devient garante de vérité car toute information est examinée, et peut être contestée ou éliminée. Pourquoi alors Wikipédia souffre-t-elle encore d’une image négative ? Pour Lionel Barbe, il s’agit surtout d’un procès idéologique. « Le savoir n’est plus vraiment gravé dans le marbre, les articles évoluent en permanence. C’est un processus plutôt qu’un état », ce qui va à contre-courant de la transmission verticale du savoir. Un reproche qui n’est pas dénué d’hypocrisie, car les enseignants utilisent aussi Wikipédia.

Wikipédia, objet scientifique non identifié, sous la direction de Lionel Barbe, Louise Merzeau et Valérie Schafer (Presses universitaires de Paris Ouest, 2015).