Débat sur la kippa: Les juifs de France seront-ils tentés de cacher leur identité dans l'espace public?

RELIGION L'agression antisémite de Marseille suscite de nombreuses questions dans la communauté juive...

Delphine Bancaud

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Un homme portant une kippa rue des Rosiers à pARIS? LE 12/1/2015
Un homme portant une kippa rue des Rosiers à pARIS? LE 12/1/2015 — Revelli-Beaumont/SIPA

Le débat qui s’est engagé dans la communauté juive sur le port de la kippa après l’agression antisémite de Marseille incite les juifs de France à s’interroger sur la nécessité ou non de gommer tout signe distinctif de leur identité dans l’espace public.

« Stratégies de non publicisation de l’identité juive »

Difficile tout d’abord pour eux de savoir s’ils peuvent encore porter une kippa dans la rue sans prendre de le risque d’être agressé. D’autant que les avis des représentants de la communauté juive et des politiques sur le sujet divergent.

« Cette question ne concerne pas les 600.000 juifs de France, car le port de la kippa reste une pratique minoritaire, même si elle demeure une obligation pour les orthodoxes », explique d’abord Sébastien Tank, sociologue des religions au CNRS. « Mais pour ces derniers, deux attitudes vont coexister face aux menaces d’agressions antisémites : certains vont persister à la porter par refus de céder à la peur et pour continuer à affirmer leur identité. Mais d’autres vont avoir tendance à l’enlever dans l’espace public ou à la dissimuler sous une casquette, par prudence », affirme Martine Cohen, sociologue spécialiste du judaïsme au CNRS.

Et selon elle, il est « fort possible que cette précaution se développe s’il y a d’autres agressions antisémites prochainement ». De son côté, Sébastien Tank pense que cette prudence n’est et ne sera pas systématique : « les juifs de France développent des stratégies de non publicisation de leur identité juive selon les quartiers et selon les situations, sans pour autant laisser systématiquement leur kippa à la maison ».

Quitter les quartiers qui pourraient être des cibles ou pas

Mais ce n’est pas la seule question que se posent les juifs de France pour assurer leur sécurité au quotidien. Certains, qui habitent dans des quartiers ou dans des villes où la communauté juive est fortement représentée, se demandent même s’ils ne devraient pas déménager. L’attentat de l’Hyper Cacher, situé à deux pas de Saint-Mandé, a encore ravivé leurs interrogations. « Des juifs qui résidaient dans l’est de Paris sont ainsi partis dans l’ouest de la capitale, mais il n’existe pas de données précises sur le sujet », explique Sébastien Tank. Même son de cloche chez Martine Cohen : « certains ont par exemple quitté le 19 eme arrondissement de Paris où ils avaient l’impression d’être "trop visibles". D’autres ont déménagé de certaines banlieues après avoir subi des insultes antisémites qui ont renforcé leur sentiment d’insécurité », explique-t-elle.

Après la tuerie perpétrée par Mohamed Merah dans l’école juive d’Ozar Hatorah de Toulouse, des parents se sont aussi interrogés sur le fait de laisser leurs enfants dans des écoles juives, qui peuvent être la cible de terroristes. « Certains d’entre eux ont pu inscrire leurs enfants dans des établissements publics ou privés catholiques. Mais il n’y a pas eu de mouvement de fond, car 30.000 élèves sont scolarisés dans les écoles juives à l’heure actuelle », note Martine Cohen. La présence militaire autour de ces établissements sensibles a aussi rassuré de nombreux parents.

Reste que les chiffres de l’Alyah en 2015 (+10 % d’émigration en Israël), prouvent que de plus en plus de juifs de France sont prêts à quitter l’Hexagone, notamment pour des raisons sécuritaires. « Même si la menace ne disparaît pas sur place, ils ont l’impression qu’ils pourront vivre une vie juive authentique », commente Sébastien Tank.