Attentats de «Charlie Hebdo»: Farid Benyettou, des prêches islamistes à «Je suis Charlie»

SOCIETE «Mediapart» a rencontré celui qui a été le mentor des frères Kouachi… 

A.Ch.

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Dessin de Farid Benyettou lors de son procès en mars 2008 à Paris.
Dessin de Farid Benyettou lors de son procès en mars 2008 à Paris. — AFP

« L’émir des Buttes-Chaumont » a troqué le keffieh et le burnous contre une blouse d’infirmier. D’une jeunesse passée à prêcher le wahhabisme dans le 19e arrondissement de Paris aux côtés des frères Kouachi à ce 8 janvier 2015 où il se rend de lui-même à la DGSI pour donner des informations sur les deux terroristes en fuite après l’attentat contre Charlie Hebdo, Farid Benyettou est revenu pour Mediapart sur son passé de prédicateur islamiste et ses années en prison. Morceaux choisis.

Un séjour en prison qui le « déradicalise »

Elevé dans une famille cultivée et religieuse, Farid Benyettou est populaire dans son quartier du nord de Paris. Il abandonne ses études en seconde et se met à prêcher le wahhabisme durant les week-ends, d’abord devant une mosquée puis dans le salon familial. Parmi ses élèves, les frères Kouachi. Accusé d’avoir incité des jeunes à partir faire le djihad, Farid Benyettou assure que ceux qui voulaient partir ne faisaient que prendre son avis : « Ce qui se passait en Irak, on voyait cela comme de la résistance. Il fallait combattre l’illégitime invasion américaine sur des terres d’islam. » Mais quand Chérif Kouachi commence à avoir des idées d’attentats, Farid Benyettou l’en dissuade, ont assuré plusieurs sources : il lui dit de ne pas « s’en prendre aux juifs » et que la France n’est pas une terre de djihad.

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En janvier 2005, la DGSI arrête Chérif Kouachi qui s’apprêtait à partir au Moyen-Orient. Farid Benyettou fait aussi partie de la prise et écope de cinq années de prison pour association de malfaiteurs en vue de préparer des actes terroristes. Incarcéré à Osny (Val-d’Oise), il va alors « s’ouvrir », comme il l’explique à Mediapart : « Auparavant, ma vie se résumait à la mosquée et à mes amis fondamentalistes comme moi. J’avais arrêté mes études en seconde. Je fonctionnais en vase clos. » En prison, il assiste à tous les cours possibles, des langues à l’informatique, passe son baccalauréat et forme le projet de devenir infirmier.

Cinq heures à la DGSI

A sa sortie de prison en 2009, Farid Benyettou retrouve son quartier, la bande des Buttes-Chaumont et le chômage. Il se remet à donner des cours de religion mais ne parle plus de djihad. En 2012, il cesse d’enseigner après les assassinats commis par Mohamed Merah à Toulouse et bénéficie d’une bourse qui lui permet de commencer ses études d’infirmier. Il tourne la page mais reste en contact avec Chérif Kouachi : « On m’a reproché de n’avoir jamais totalement rompu avec lui ou son frère, mais c’étaient mes amis… », confie-t-il.

Le 7 janvier 2015, son passé le rattrape. Stagiaire aux urgences de la Pitié-Salpêtrière, son nom ressort dans les médias lorsque l’identité des frères Kouachi est révélée. Il est suspendu de son stage : « Je me trouvais dans le service où on orientait les victimes de Charlie Hebdo et leurs familles. C’était légitime que je parte », raconte-t-il. Chez lui, il ose à peine regarder les images des attentats. Mais le 8 janvier au matin, il appelle la DGSI pour les prévenir qu’il a des informations sur les deux terroristes recherchés. Personne ne le rappelle. En fin d’après-midi, il se rend au siège de la DGSI où, lorsqu’il décline son identité, les policiers commencent par le plaquer au mur et vérifier qu’il ne vient pas commettre un attentat-suicide. Il montre patte blanche et passe ensuite plus de cinq heures avec les enquêteurs.

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« Est-ce qu’il m’a berné ? »

Il leur dit avoir trouvé la voix d’un des deux terroristes sortant de Charlie Hebdo en criant victoire « très ressemblante » à celle d’un des frères Kouachi. Il décrit leur entourage, notamment un homme qui se fait appeler « Dolly ». Il s’agit d’Amedy Coulibaly, qui avait tué le matin même une policière à Montrouge et devait, le lendemain, commettre la prise d’otages à l’Hyper Cacher. « Des fois, je culpabilise (…) Je me dis que j’aurais pu changer les choses… Mais quoi ? Le fait est que, les dernières années, les discussions que j’avais avec Chérif, j’avais l’impression qu’il évoluait. (…) Est-ce qu’il m’a berné ? »

Aujourd’hui, Farid Benyettou est « tricard » dans le quartier des Buttes-Chaumont et « sur les forums djihadistes, je dois être considéré comme le pire des traîtres », dit-il. « Il y a en a qui vont dire que je suis une balance, mais j’assume. Si des informations peuvent aider à éviter de commettre des attentats, il faut les communiquer à la police ou aux autorités. » Dans son quartier d’enfance, Farid Benyettou fait maintenant profil bas, surtout quand il arbore un badge « Je suis Charlie ».