Attentats de janvier: Un an après, les victimes revivent le cauchemar en boucle

MEMOIRE Noémie, Lassana Bathily... Ils ont vécu l'attentat de l'Hyper Cacher et ils continuent d'en subir les effets plusieurs mois après. Comment surmonter le stress post-traumatique pour les victimes?...

Laure Cometti et Laure Beaudonnet

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La BRI et les secours mobilisés devant le magasin Hyper Cacher de la Porte de Vincennes à Paris, lors de la prise d'otages qui a fait 4 morts le 9 janvier 2015.
La BRI et les secours mobilisés devant le magasin Hyper Cacher de la Porte de Vincennes à Paris, lors de la prise d'otages qui a fait 4 morts le 9 janvier 2015. — Francois Mori/AP/SIPA

« J’ai des flashbacks occasionnels, ça peut surgir sans prévenir, surtout dans des endroits à risque comme des magasins. J’imagine que quelqu’un entre et tire », explique Noémie. Le 9 janvier 2015, elle s’est cachée pendant plus de quatre heures dans la chambre froide de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes avec cinq autres personnes, pendant la prise d’otages d’Amedy Coulibaly, qui a fait quatre morts. Comme elle, Lassana Bathily, le héros qui avait permis à quelques clients de se cacher, continue de revivre l’événement. « Aujourd’hui encore je fais des cauchemars. J’ai l’impression que quelque chose va m’arriver », confie-t-il.

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Ces symptômes sont ceux d’un état de stress post-traumatique, un trouble psychiatrique qui se développe dans les semaines ou les mois suivant un épisode traumatique et qui peut se traduire par des « cauchemars, des peurs, une apathie, une perte d’appétit, une agressivité et nervosité extrême et une intolérance au bruit », énumère Régine Waintrater, psychanalyste, spécialiste des psychotraumatismes, maître de conférences à l’Université Paris 7 Diderot. Autant de manifestations d’un souvenir traumatique qui poussent à l’isolement et au repli sur soi. Noémie, 28 ans, se sentait incapable de sortir de son appartement, « Au début, c’était impossible pour moi de sortir dans Paris, de prendre les transports, d’aller dans les magasins. Les souvenirs étaient toujours présents ».

On peut souffrir de ce trouble même sans avoir été une victime

Ce souvenir commun aux personnes souffrant de stress post-traumatique, c’est celui d’avoir frôlé la mort. Les attentats ont marqué pour elles la rencontre avec la possibilité de leur propre mort. « À un moment, elles ont eu une impression de perte totale de contrôle. Certaines se sont vues mourir, et même si elles s’en sont sorties physiquement indemnes, cette menace s’est ancrée en elles », explique Aline Desmedt, neurobiologiste et maître de conférences à l’université de Bordeaux.

L’intensité du traumatisme peut varier en fonction de facteurs individuels ou géographiques*. Après l’attaque contre le World Trade Center en 2001, le taux de stress post-traumatique était plus élevé chez les personnes qui étaient physiquement proches des deux tours. Et même vécu de loin, les signes peuvent apparaître. Si l’on est resté « collé et pétrifié devant les images des attentats en boucle », on peut souffrir de ce trouble même sans avoir été une victime directe d’un attentat, estime Régine Waintrater.

Des mois, voire des années après le drame qui a mis leur vie en danger, les survivants risquent de replonger à cause d’éléments leur rappelant la scène traumatique. Pour une victime d’attaque terroriste, un nouvel attentat peut « ranimer le souvenir de l’attentat passé et donner lieu à une réactivation parfois violente des symptômes », précise Régine Waintrater. D’ailleurs, parmi les employés de Charles Traiteur, le commerce voisin de l’Hyper Cacher, on se dit, dans un sourire anxieux : « Il ne faut pas qu’il y en ait d’autres, on revit tout à chaque attentat ».

Le 13 novembre « a complètement réactivé mes angoisses »

Noémie en a fait les frais. Après plusieurs mois, grâce à un suivi psychologique (à raison d’un rendez-vous par semaine), la jeune femme se sentait « un peu mieux » : « J’avais commencé à ressortir de chez moi, à petite dose. » Mais le 13 novembre l’a fait « revenir en arrière ». « Ça a complètement réactivé mes angoisses, mes craintes, qui s’étaient un peu dissipées depuis janvier. Après le 13 novembre, ça a été très très dur… Les infos, les images à la télé, et tout le monde qui en parlait… c’était comme si je revivais janvier en boucle. » Lassana Bathily emploie le même verbe pour exprimer ce qu’il a ressenti ce soir-là, d’autant plus qu’il se trouvait devant le Bataclan vingt minutes avant l’arrivée des assaillants. « J’ai eu beaucoup de chance. »

Emprisonnée dans son souvenir, la victime de stress post-traumatique « revit intensément la perception du traumatisme, jusqu’à la quasi-hallucination. Elle vit, sent, et voit la scène, alors qu’elle ne se souvient pas de tous les détails de l’événement et ne peut le raconter », observe Aline Desmedt. Un paradoxe qui s’explique par une hyperactivation de l’amygdale, le « cerveau des émotions », et une sous-activité de l’hippocampe, qui joue un rôle central dans la mémoire.

La thérapie cogitivo-comportementale peut se révéler efficace pour soigner ces symptômes. Un travail - long et douloureux - de verbalisation et de recontextualisation au cours duquel le patient se replace dans la situation du traumatisme pour transformer ce souvenir pathologique en un souvenir « normal, autobiographique », décrit Aline Desmedt. Une autre technique, la thérapie EMDR, tente de réduire la peur en agissant sur les neurones. 

 

* De 25 à 50 % des victimes d’un événement traumatique majeur (combats militaires, génocides, attaques terroristes, viols) peuvent développer un état de stress post-traumatique.