Attentat à «Charlie Hebdo»: «Les attentats du 13 novembre ont réveillé ma colère»

INTERVIEW Maryse Wolinski, l’épouse du dessinateur tué par les frères Kouachi lors de l'attaque de «Charlie Hebdo» s’est confiée à «20 Minutes»…

Propos recueillis par Delphine Bancaud, photo Victor Point

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Chez elle à Paris, Maryse Wolinski, la veuve du dessinateur Georges Wolinski, assassiné lors des attentats à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Elle sort un livre 1 an après les événements.
Chez elle à Paris, Maryse Wolinski, la veuve du dessinateur Georges Wolinski, assassiné lors des attentats à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Elle sort un livre 1 an après les événements. —

Presque un an s’est écoulé depuis que son mari, Georges Wolinski, a été tué par les frères Kouachi. Mais la douleur de Maryse Wolinski est intacte. Dans Chérie, je vais chez Charlie*, qui paraît cette semaine, elle l’évoque sans détour, comme pour tenter de l’apprivoiser. Elégante et très digne, elle nous a reçus dans son nouvel appartement pour nous raconter sa vie d’après.

Votre livre retrace presque minute par minute la tuerie du 7 janvier. Aviez-vous besoin d’appréhender au plus près ce drame ?

Oui, je voulais essayer de comprendre comment un tel carnage avait pu se produire dans les locaux d’un journal satirique considéré comme un site sensible. J’ai rencontré des témoins, des policiers qui m’ont raconté ce qu’ils savaient. J’ai pris des notes et je me suis même rendu dans les locaux de Charlie Hebdo juste après la levée des scellés. Il fallait que je voie, que j’imagine. Et cet été je me suis mise à écrire. Tout est parti de la dernière phrase que m’a dite mon mari, « Chérie, je vais à Charlie », que j’avais tout le temps dans l’oreille.

Vous racontez que votre mari était soucieux en décembre 2014. Pensez-vous qu’il avait conscience d’être en danger ?

Il était très sombre et inquiet. Il parlait beaucoup de sa mort et de mon avenir sans lui. J’ai cru qu’il était triste car le journal était quasi en faillite. Mais il connaissait les menaces pesant sur le journal. Il ne m’en parlait pas car il voulait m’épargner. La veille de sa mort il a même confié au patron d’un bistro qu’il n’avait plus envie d’aller à Charlie Hebdo.

Vous expliquez que le garde du corps de Charb pressentait une catastrophe, que la standardiste de Charlie Hebdo recevait beaucoup d’appels menaçants. Pourquoi la sécurité n’était-elle pas renforcée autour des locaux du journal ?

Mon analyse est que le syndicat de policiers Alliance a fait pression sur le gouvernement, en déclarant que c’était un luxe de protéger un journal qui crachait sur tout le monde. Peu après, la fourgonnette de police a été retirée devant les locaux. Si cela n’avait pas été le cas, mon mari n’aurait peut-être pas été tué.

Selon vous, 11 appels sont parvenus au 17 pour prévenir de la présence d’hommes armés rue Nicolas-Appert. Estimez-vous qu’une intervention policière plus rapide aurait pu éviter ce drame ?

Les policiers ne sont pas préparés pour faire face à ce genre d’événements. Il a fallu 30 minutes pour qu’ils s’équipent et se rendent sur place. Or, les Kouachi ont erré dans la rue pendant 20 minutes avant de pénétrer dans la rédaction. Les policiers sont arrivés avant qu’ils ne redescendent des locaux de Charlie, mais le mal était déjà fait.

Croyez-vous toujours que votre mari a succombé à un infarctus et non aux balles des terroristes ?

C’est l’histoire que je me raconte, car ma plus grande crainte est que Georges ait eu peur. Mais la tuerie a eu lieu en deux minutes et c’est la première balle ayant touché mon mari à l’aorte qui l’a tuée. Il ne s’est rendu compte de rien.

Pourquoi n’avez-vous pas été prévenu de sa mort par une source officielle ?

Les ministres se sont déplacés devant les locaux de Charlie Hebdo, ce qui a nécessité l’intervention de nombreux policiers. Du coup, l’information des familles est passée au second plan. C’est mon gendre qui m’a appris l’assassinat de mon mari. De même, je n’ai su que le lendemain soir où se trouvait son corps.

Vous racontez les différentes étapes du deuil : la sidération, le déni. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je ne sais pas trop. Peut-être le livre et le déménagement signent le début de ma reconstruction. Dans mon ancien appartement, je vivais comme si mon mari était parti en voyage. Je n’avais touché à rien, ni dans sa chambre, ni dans sa salle de bains. Quand il a fallu ranger les vêtements, cela a été très dur. Depuis que j’ai emménagé ici, je fais moins de cauchemars.

Vous écrivez : « Pour lui désormais, je veux être celle qui va ». Y parvenez-vous ?

Ce qui est sûr, c’est que je préfère être dans l’action. Je n’ai effectué que sept séances chez le psychiatre. J’ai décidé ensuite de travailler, de m’occuper de l’œuvre de mon mari, de participer à des hommages.

Revoyez-vous les familles des autres victimes ?

Je suis proche de Chloé Verlhac (La femme de Tignous) et d’Hélène Honoré (la fille du dessinateur). On a pris des décisions ensemble, notamment concernant le numéro spécial de Charlie Hebdo.

Les démarches auprès du fonds de garantie ont-elles été difficiles ?

Je n’ai pour l’heure touché que 45.000 euros et les dernières nouvelles sont inquiétantes. Pour m’indemniser, le fonds de garantie veut attendre la fin de la succession de mon mari, qui aura lieu dans très longtemps, car il y a plus de 20.000 dessins à valoriser. C’est un combat perpétuel. Je fais face avec ce que je gagne et mes économies, qui fondent très vite.

Qu’avez-vous ressenti après les attentats du 13 novembre ?

Cela a réveillé ma colère. Aucune leçon n’a été tirée du 7 janvier. Il y a eu des ratés dans la protection, car le Bataclan était considéré comme un site sensible depuis quatre ans. Et certaines familles des victimes n’ont été prévenues que plusieurs jours après le décès d’un de leur proche.

Estimez-vous que l’esprit du 11 janvier a survécu ?

Non, regardez ce qui s’est passé en Corse fin décembre. Cet élan fraternel a complètement volé en éclat.

Pensez-vous que la liberté d’expression soit encore possible en France avec une telle menace terroriste ?

Il ne faudrait pas de limite à la liberté d’expression. Sauf que nous sommes dans un contexte de guerre, qui nécessite que l’on surveille mieux les lieux où s’exprime la liberté d’expression.

Quels sont vos projets ?

Avant je ne pensais jamais à l’avenir. J’ai passé 47 ans auprès d’un homme formidable. L’avenir c’était nos projets de travail, de vie de famille, de voyages. Nous vivions repliés sur nous-mêmes. A Noël, j’étais entourée de ma famille. Mais je me sentais très seule. C’est cette solitude qu’il va falloir combattre, mais comment ?

*Chérie, je vais chez Charlie, Seuil, 15 euros.