On a retrouvé l'homme qui savait que 2015 serait une année terrible

INTERVIEW Bernard Lecherbonnier a publié en 2014 «La fatalité de l'an XV», un livre dans lequel il explique que toutes les années en 15 sont des tournants dans un siècle...

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche

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Sur la place de la République, à Paris, le 20 novembre 2015, des personnes rendent hommages aux victimes des attentats du 13 novembre.
Sur la place de la République, à Paris, le 20 novembre 2015, des personnes rendent hommages aux victimes des attentats du 13 novembre. — EREZ LICHTFELD/SIPA

Dès novembre 2014, Bernard Lecherbonnier et Serge Cosseron avaient donné le ton de ce que pourrait être l’année 2015. Dans un livre intitulé La fatalité de l’an XV, l’agrégé de lettres et l’historien spécialiste des mouvements sociaux expliquaient en effet qu’à travers l’histoire de France, les années en 15 étaient systématiquement décisives et déterminaient en grande partie l’évolution du pays pour le reste du siècle à venir. Une théorie appuyée par des événements comme les batailles d’Azincourt, en 1415, de Marignan, en 1515, ou encore de Waterloo, en 1815, et leurs conséquences sur l’histoire française. Autant dire que le déroulement de l’année 2015 n’a pas tout à fait surpris les deux auteurs. Alors qu’elle s’achève, 20 Minutes a retrouvé Bernard Lecherbonnier, directeur de recherches en études littéraires francophones à l’université Paris XIII, pour lui demander ce qu’il pensait des douze mois qui se sont écoulés.

L’année 2015 s’achève. Selon vous, va-t-elle rester dans l’histoire ?

C’est une évidence. Trois événements ou séries d’événements survenus cette année vont marquer l’histoire, selon moi. D’abord, la vague d’attentats qui a frappé la France : il n’y a qu’à voir l’écho international qu’elle a suscité et les conséquences qu’elle a déjà eues sur la diplomatie. Ensuite, les guerres en Ukraine et en Syrie, qui ont déstabilisé le monde et plus particulièrement l’Europe, celle-ci se montrant incapable de réagir de manière coordonnée, dans le dossier des migrants notamment. Et puis, enfin, il y a cette maladie qui a atteint notre démocratie et dont les effets se sont manifestés cette année lors des élections : notre régime politique est en crise, ses acteurs ne savent plus faire des propositions et ils ont laissé le Front national devenir une alternative.

De quelle année et de quelle situation 2015 est-elle la plus proche dans l’histoire ?

Je dirais 1715. L’année de la mort de Louis XIV. La France sort alors appauvrie de sa fin de règne, les guerres se sont multipliées et le pouvoir politique est sclérosé. Un peu comme aujourd’hui. Par la suite, le XVIIIe a pourtant vu l’arrivée d’une nouvelle génération politique et l’émergence de nouvelles idées portées par les Lumières. C’est ce que j’espère pour le XXIe siècle. La question qui va se poser, c’est de savoir si nous sommes capables, nous aussi, de donner naissance rapidement à une nouvelle génération active. Et je ne parle pas de quadras… Nous sommes concrètement une civilisation numérique, mais les jeunes qui sont le plus compétents en la matière n’ont pas pris le pouvoir. Economiquement, le paysage a commencé à changer. Mais politiquement, ce n’est pas le cas : les jeunes ne votent plus, ne croient plus dans les institutions, mais ils n’ont pas pour autant créé de nouvelles forces politiques.

Que peut-on attendre de 2016 et des années suivantes, si l’on se fie à l’histoire ?

Lorsqu’un nouveau cycle démarre, il faut entre cinq et dix ans de transition. On entre tout juste dans une période de trouble. La clé, c’est le politique. Tant qu’on n’aura pas trouvé une nouvelle manière de construire l’Europe, on ne sortira pas de la crise. Or aujourd’hui, Schengen est vécu comme un échec et la Grèce et le Royaume-Uni sont encore proches de la sortie. En France, il faudra aussi changer les institutions, qui datent tout de même du général de Gaulle, pour entériner la fin du bipartisme. Aujourd’hui, 50 % des électeurs ne sont pas représentés, ce n’est pas tenable à terme.