Djihadisme: La détection des cas de radicalisation passe aussi par les cabinets médicaux

ETHIQUE Quand le secret médical des généralistes est mis à mal par des confessions sensibles des patients…

Romain Scotto

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Illustration d'un médecin.
Illustration d'un médecin. — AFP

Dans le jargon médical, on appelle cela le « colloque singulier ». Une sorte de dialogue entre le médecin et son patient, au cours duquel le premier écoute les confessions du second. Les mots entrent dans une oreille et n’en ressortent jamais selon le principe quasi sacré du secret médical. Du moins en théorie. En cas de confessions sensibles, mettant potentiellement en jeu la vie d’autrui, la question peut se poser.

Le conseil de l’Ordre des médecins planche actuellement sur ce sujet avec la multiplication des cas de radicalisation de patients. « Lorsque quelqu’un projette de faire un attentat, il est extrêmement rare qu’il aille voir le médecin en disant : "Je vais faire un attentat". Maintenant, il existe des situations particulières où le médecin peut se demander si par son intervention il peut prévenir une catastrophe », indique le docteur Faroudja, président de la section éthique et déontologie du conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom).

« Ce patient s’est laissé pousser la barbe. Que dois-je faire ? »

Pour aider les professionnels désarmés, les membres du Cnom ont récemment participé aux journées de formations du ministère de l’Intérieur. Ils ont également édité un kit de formation sur la prévention de la radicalisation afin d’indiquer la marche à suivre face à des patients en phase de basculement.

Ils évoquent ainsi une mère de famille musulmane téléphonant au médecin en disant : « Docteur je suis très inquiète, mon fils se radicalise. Que pouvez-vous faire pour lui ? » Une autre : « Il me semble que mon fils devienne fou, il faut l’hospitaliser. » Ou encore un médecin inquiet : « Ce patient s’est laissé pousser la barbe. Que dois-je faire ? » Dans ce dernier cas, rien, évidemment. Au mieux, le praticien peut se demander si cette radicalisation est due à une perturbation psychiatrique, au point éventuellement, d’entraîner une hospitalisation. Il a également la possibilité de conseiller au patient de se rapprocher du Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation (CNAPR).

Prévention de La Radicalisation - Ce Quil Faut Retenir

Mais pas question d’alerter la police au moindre doute. Pour l’Ordre, le secret médical doit rester un principe fondamental à ne bafouer qu’en cas d’ultime nécessité. « Le médecin ne peut s’affranchir du secret que si le danger est imminent. Et qu’il est susceptible de pouvoir se réaliser. Cela figure dans le code pénal. » Les cas de transgressions possibles sont donc extrêmement limités. L’exemple du pilote d’avion déséquilibré de la Germanwings est typique. Pour beaucoup, les médecins auraient dû le dénoncer s’ils le savaient perturbé.

La porte ouverte à certains abus

Déontologiquement, le problème n’est pourtant pas si simple. « Si on le dénonce, on devrait aussi dénoncer le grand-père qui a une cataracte des deux yeux et qui conduit sur l’autoroute mettant en péril les autres automobilistes, poursuit le spécialiste. Idem pour le patient qui a une maladie contagieuse et qui ne veut pas le dire à sa compagne. »

Trahir ce type de secrets n’inciterait plus les patients à livrer leurs confidences. Ce serait aussi la porte ouverte à certains abus, certaines interprétations sans fondements, côté médecins. Vingt-sept siècles après la rédaction de son célèbre serment, Hippocrate n’aurait sûrement pas aimé voir ça.