Attentats à Paris: Comment Daesh recrute ses nouveaux candidats au djihad

TERRORISME Les recruteurs des organisations djihadistes ont mis sur un pied des processus de recrutement redoutables… 

Florence Floux

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Une photo, prise dans la ville de Raqqa, postée sur internet par des sympathisants de Daesh pour célébrer la chute de Palmyre.
Une photo, prise dans la ville de Raqqa, postée sur internet par des sympathisants de Daesh pour célébrer la chute de Palmyre. — SIpa

Abaaoud, Mostefaï, Amimour… Lorsque les identités des auteurs des attentats du 13 novembre ont filtré, la surprise n’a pas été au rendez-vous. Ce parcours de jeunes de banlieues radicalisés au passé de délinquant, tout le monde le connaissait déjà. Merah, Nemmouche ou Kouachi avaient fait la une des journaux avant eux. Un mois plus tard, une question demeure toutefois : comment ces jeunes en sont-ils arrivés à commettre des assassinats ?

L’arrivée des classes moyennes et supérieures

Ils correspondent à ce que Dounia Bouzar*, anthropologue du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) appelle le « profil classique ». « Le jeune de banlieue fragile socialement, sans père ni repère, souvent issu de l’immigration, qui ne se sent de nulle part et n’a pas intégré la loi. »

Des jeunes dont la haine de soi et de la société se transforme en haine de l’autre, pour le sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS, auteur de La radicalisation (éd. De la Maison des sciences de l’Homme).

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Mais avec les organisations terroristes comme Daesh, la réalité est plus complexe. « Il y a un effet de loupe sur les terroristes du 13 novembre, mais le phénomène ne se résume pas à eux. Ceux qui se trouvent en Syrie ne ressemblent pas forcément à ce profil. Certains sont issus de milieux favorisés et n’ont aucun souci familial. Ce sont des parcours qui frappent par leur banalité », indique David Thomson, journaliste à RFI et auteur des Français jihadistes (Ed. Les Arènes).

Depuis le début de la crise syrienne, le djihad attire de plus en plus de femmes et de jeunes issus de milieux sociaux diversifiés. Tous ou presque sont des convertis ou se vivent comme tel.

Des « toxicomanes » de Daesh

Une situation nouvelle qui s’explique par la politique de recrutement de Daesh. « L’organisation de l’Etat islamique s’adapte à chaque personne », précise Dounia Bouzar.

« Si le recruteur a affaire à un jeune violenté, on lui fait miroiter une protection, s’il veut devenir médecin, on lui dit qu’il va soigner les victimes de Bachar al-Assad. S’il a des pulsions suicidaires, on lui explique que c’est parce que Dieu l’a choisi pour sauver le monde. » Cette façon de recruter et l’utilisation des nouvelles technologies ont changé la donne.

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« Les jeunes qui basculent sont souvent à la recherche d’une cause qui les transcende, indique le psychiatre Serge Hefez, qui supervise les prises en charge du CPDSI. Mais il y a au départ une fragilité psychologique. » Un point commun avec les toxicomanes dont « l’addiction survient quand le "produit" arrive au moment d’un malaise : un décès brutal, des violences… » remarque Dounia Bouzar.

De nombreuses jeunes filles qu’elle traite au CPDSI ont été victimes d’abus sexuels symboliques ou physiques. D’où le réconfort du niqab, qui fait écran entre leur corps et les autres. « Si Daesh ne prônait pas le port du niqab, certaines d’entre elles ne s’enrôleraient jamais », souligne l’anthropologue.

Une fracture générationnelle

Certains jeunes issus de classes sociales supérieures et de familles athées sont dans une posture de rupture avec la société de leurs parents. « Il y a une fracture générationnelle, note Serge Hefez. Les filles se projettent dans un rôle de soumission à l’homme. » C’est aussi ce qu’observe Farhad Khosrokhavar : « On trouve un post-féminisme chez les filles, qui cherchent un "héros viril du djihad" quand les garçons se rêvent en guerrier de l’islam. »

Dounia Bouzar décrit ainsi une ado dont les parents ingénieurs et athées ont été convoqués par la police car elle avait été arrêtée avant de partir en Syrie. « Ils sont tombés des nues, les policiers ont dû leur montrer une vidéo de leur fille enfilant un niqab pour qu’ils y croient. »

Djihad, abbé Pierre et Assasin’s Creed

Pour instrumentaliser les « fragilités » de ces jeunes qui ont souvent entre 14 et 21 ans, il faut utiliser leur univers. « Les vidéos de Daesh mêlent des images historiques, des discours de l’abbé Pierre, à de la propagande pure et dure, et des références au Seigneur des Anneaux ou à Assassin’s Creed », indique Dounia Bouzar.

« Ces images parviennent d’abord à semer le doute, rapporte Serge Hefez. Puis elles créent un clivage avant de faire entrer les jeunes dans une paranoïa en les fascinant de façon quasi-hypnotique. »

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« La désintoxication à la "tribu numérique" est le plus dur. Les jeunes s’envoient jusqu’à 200 messages par jour », estime Dounia Bouzar. En rupture avec son entourage, l’embrigadé se réfugie dans une tribu virtuelle.

« C’est une chaîne humaine vers la mort », explique Dounia Bouzar. Car la finalité est la même pour tous. « Quelle que soit la raison qui les a poussés vers Daesh, à la fin du processus, ils sont convaincus que le reste du monde est complice du complot contre les musulmans et mérite de mourir », poursuit l’anthropologue.

Désembrigadement et détention

Depuis le 13 novembre, les appels au CPDSI de parents inquiets se multiplient. « Les djihadistes sont convaincus que les attentats suscitent des vocations », indique David Thomson.

D’où la difficulté de traitement de ceux qui rentrent de Syrie et sont placés en détention. « On a beaucoup exagéré le phénomène de radicalisation en prison, mais c’est à partir de maintenant qu’elle va devenir un réel problème, avec tous les djihadistes qui y sont enfermés », poursuit David Thomson.


*Auteure de Comment sortir de l’emprise « djihadiste » (Ed. de l’Atelier) et La vie après Daesh.