VIDEO. Attentats à Paris: «Il suffit qu’il y ait un bruit d’arme à feu à la télé et je vais moins bien»

INTERVIEW Un mois après l’attaque du Bataclan, Steeve Ndoumbe, qui était membre de la sécurité lors du concert des Eagles of Death Metal, se remet lentement de cette nuit tragique…

Propos recueillis par Romain Scotto

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Steeve Ndoumbe était l'un des membres de la sécurité du Bataclan le 13 novembre, lors de l'attaque des kamikazes de Daesh.
Steeve Ndoumbe était l'un des membres de la sécurité du Bataclan le 13 novembre, lors de l'attaque des kamikazes de Daesh. — Jonathan Duron/20Minutes

Il est l’homme qui a ouvert les portes. Enfin, l’un des deux agents de sécurité qui a libéré des centaines de personnes, le 13 novembre dernier au Bataclan. Steeve Ndoumbe se trouvait entre la scène et la fosse lorsque les kamikazes ont ouvert le feu sur le public, en plein concert des Eagles of death Metal. Un mois après le drame, ce grand gaillard de 31 ans, boxeur amateur, tente de se reconstruire psychologiquement. En essayant de chasser les images qui l’empêchent encore de trouver le sommeil.

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Un mois après ce tragique 13 novembre, comment vous sentez-vous ?

Je récupère doucement. Je reprends mes activités au fur et à mesure. Mais au début ce n’était pas simple du tout. J’avais tout arrêté. Le travail, les sorties, tout. Là, je récupère doucement mon sommeil. Je suis moins stressé. Jusque-là, les choses du quotidien étaient devenues compliquées. Prendre les transports aux heures de pointe, entendre les sirènes dans la rue. Il suffit qu’il y ait un bruit d’arme à feu à la télé et je vais tout de suite moins bien.

A quoi ressemble votre quotidien ?

Je n’ai pas repris le travail. J’ai repris le sport. Je vais en salle et je vais boxer avec mes amis. Ça me permet d’être entouré. Et d’arrêter de penser à tout ça. C’est tout ce que je fais de régulier.

Êtes-vous suivi psychologiquement ?

Oui. J’ai des rendez-vous toutes les semaines avec des psychiatres. Ça va de mieux en mieux. Tout simplement. Je ne prends pas de médicaments même si on m’en a proposé.

En tant que membre de la sécurité, où étiez-vous lors de l’attaque ?

J’étais dans la salle de concert, devant la scène, dans la fosse, entre le public et les artistes. A une vingtaine de mètres de l’issue de secours. Au moment des premiers coups de feu, je pensais que ça faisait partie du concert. Je cherchais d’où ça venait. J’ai compris quand j’ai vu les étincelles des armes à feu. Les lumières se sont allumées. J’ai vu les personnes tomber une par une. A partir de là, avec mon collègue, on s’est dirigés vers l’issue de secours. Et on a indiqué aux personnes de sortir. On a hurlé tant qu’on a pu. Mais quand ils ont compris qu’on faisait évacuer les personnes, ils ont ouvert le feu vers nous. Les portes étant en métal, il y a eu des impacts de balles à côté de nous. On a été obligés de lâcher les portes. A partir de là, j’ai remonté la rue. On a croisé une brigade. Tout s’est enchaîné.

Avec le recul, comment analysez-vous cette situation. Vous avez eu la meilleure réaction ?

Je pense avoir fait le maximum. Tous mes collègues d’ailleurs. Mais c’est clair qu’on pense aussi aux victimes restées à l’intérieur. Dans un coin de ma tête, il reste le fait que tout le monde n’a pas pu sortir.

Le film de la soirée est encore très précis, tout semble clair dans votre esprit…

Je n’ai pas de mal à en parler. J’analyse très clairement la situation. Ce sont juste des images, des cauchemars qui reviennent. Je combats ça comme je peux, avec mon entourage. Mais tout a toujours été très clair. Je n‘ai pas de blocages ou de trous noirs.

Ressentez-vous de la culpabilité ?

Parfois oui. Dans le milieu de la nuit, des fusillades, des braquages, j’en ai déjà vu. Mais ce qu’il s’est passé ce soir-là, ça n’avait rien à voir. C’était autre chose. C’était un abattoir. Le plus difficile pour moi, c’est de ne pas avoir pu contrôler ça. De ne pas avoir géré. On a ouvert les portes et on ne pouvait pas faire plus. C’est difficile à vivre. Je sais que je ne pouvais pas faire plus mais je ne peux m’empêcher de penser aux personnes qui sont restées.

Vous auriez aimé être armé ce soir-là ?

Oui… J’espère que j’aurais pu tirer. Mais ce que je retiens de ça, c’est qu’on ne connaît jamais vraiment personne. Dans l’hystérie, la peur collective, des amis se bousculaient, des maris se séparaient de leur femme. On ne sait pas comment on réagit, hormis si on est entraîné et confronté à ça tous les jours. Mais ce n’est pas mon cas. Avec une arme, peut-être que j’aurais tiré, peut-être que je l’aurais jetée et j’aurais couru.

Êtes-vous retourné sur les lieux ?

J’y suis passé. Pour me confronter. J’ai ressenti de la colère et de la tristesse. Les gens étaient en deuil. Ce sont plus eux qui sont à plaindre que moi au final.

Pensez-vous retravailler là-bas ?

Tout le monde m’en dissuade dans mon entourage. Ils ont peur pour ma vie. Mais à l’époque où on vit, travailler au Bataclan, ce n’est pas plus dangereux que d’aller au Stade de France voir un match. En termes d’émotion, oui ce sera compliqué. Mais je n’y ai pas réfléchi. On verra. Je ne sais pas si je vais continuer la sécurité. Quand on a femme et enfant, c’est dur de s’exposer comme ça.

Avez-vous l’impression de faire partie d’une communauté de destin désormais ?

Dans les premiers temps, je me suis vraiment coupé de toute information. Je me suis entouré des miens. Après, je sais que des personnes veulent me rencontrer, me remercier. Moi, je leur souhaite de se rétablir, faire leur deuil, tourner la page. Je suis assez discret.

Et entre vous, membres de la sécurité, êtes vous restés proches ?

On est très proches, soudés. On est contents de se voir tous. On aurait pu y rester. On parle de l’avenir, tout simplement.