Aux Invalides, hommage aux victimes du 13 novembre
Aux Invalides, hommage aux victimes du 13 novembre — Emmanuel Defouloy ECPAD

INTERVIEW

VIDEO. Une rescapée du Carillon: «Je n’ai pas ressenti la colère pendant l'hommage»

Blessée par balle le 13 novembre alors qu’elle se trouvait au Carillon, Carine Merlino évoque l’importance de l’hommage national aux Invalides dans sa convalescence…  

Deux semaines après, la douleur est toujours là. Pas tant dans son dos, marqué par une dizaine d’impacts de métal, issus des balles de kalachnikovs. Mais dans son esprit hanté par cette nuit du 13 novembre, démarrée avec un ami au comptoir du Carillon, dont la terrasse a été arrosée par deux terroristes, tuant 14 personnes et en blessant une dizaine d’autres. Carine Merlino, 42 ans, a conscience d’être une miraculée. Cette habitante du quartier, architecte indépendante, était donc ce vendredi matin invitée aux Invalides pour l’hommage national rendu aux 130 victimes des attentats. Un moment de recueillement et de partage qui lui a fait le plus grand bien.

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Après ce rassemblement aux Invalides, vous sentez-vous plus entourée dans cette tragédie ?

Pour moi, c’était important d’être avec les proches des victimes. Je ne sais pas si on est rassurés. On sait que tout le monde est là. Tout le monde a réagi très vite. Même les amis à l’étranger. On a reçu énormément de messages très rapidement. On sait qu’on est ensemble. Mais un tel hommage, c’était important. Je voulais prendre ce temps de silence dans un lieu aussi officiel.

Quelles images gardez-vous de cette cérémonie ?

Cette foule dans le silence avec ce ciel immense. Evidemment, les visages des victimes. Les noms, les âges des 130 victimes.

Votre nom aurait pu être énoncé…

Oui. J’ai l’impression d’avoir échappé (à la mort) tout juste. Donc j’ai le besoin d’être avec eux.

Quels mots du président vous ont touchés ?

Son message d’espoir. Orienté vers la fraternité, l’amour, l’espoir, des notions importantes. Il faut rappeler les valeurs de la république. Liberté, égalité, fraternité. Le vivre ensemble, c’est important à notre époque. Qu’est-ce qu’on peut faire ? On est libres, oui. On peut se tourner vers plus d’humanité.

Ressentez-vous de la colère ?

Oui, j’ai de la colère. Je ne l’exprime pas trop. Je suis fragile. J’ai peur d’une réaction vive. Beaucoup de gens peuvent rencontrer cette colère. Les psychologues nous disent de laisser aller cette colère, ces pleurs, sans trop les maîtriser. Dans un premier temps en tout cas. Ce n’est pas simple. J’ai été moi-même surprise de tant de calme pendant la cérémonie. Je n’ai pas ressenti la colère, la haine, ce qui est sain. Je suis étonnée. Je pense qu’il faut se servir de la colère pour dessiner quelque chose de positif.

Comprenez-vous les familles qui n’ont pas souhaité accepter d’assister à l’hommage ?

Oui, je comprends que certains n’aient pas voulu venir. Qu’ils regrettent qu’il n’y ait pas eu plus de sécurité avant. Mais n’importe quel politique aurait eu des difficultés face à cela. C’est plus facile d’en vouloir à quelqu’un. Accuser l’Etat, l’institution, c’est plus simple. Mais c’est aussi cette institution qui nous offre notre liberté.

Vous n’avez pas voulu parler à d’autres victimes ?

J’ai hésité. Je ressentais le besoin. Le psy m’a dit que c’était à moi de choisir. Ça pouvait être difficile. J’ai choisi pour l’instant de me protéger, d’être dans un temps calme. Peut-être que je le ferai dans un deuxième temps. Mais effectivement, on a secouru des blessés, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. J’hésite à chercher l’information. Lors de l’attaque on s’est mis au sol, on s’est cachés. Il y avait un blessé grave tout près de nous. On lui a appuyé sur l’artère de la jambe pour que ça ne saigne pas trop. Et puis on a dû s’en aller. Ce n’est pas à nous d’agir. On ne sait pas quoi faire.

Dans la même situation que vous, beaucoup ne se considèrent pas comme victimes car encore en vie. Est-ce aussi votre cas ?

Oui. On a dû tout de suite partir. On estimait qu’il fallait laisser les secours travailler. On avait des blessures, mais on pouvait marcher, parler. Je disais par texto : « Ça va je suis vivante. » Mais on a eu une chance énorme. Je me suis interrogée sur cette culpabilité. Je crois qu’avoir pris conscience de cette chance était plus fort. Je suis allée voir un médecin trois jours après. Il m’a dit que j’avais des éclats de balles dans le dos. J’ai fait une radio. A la vue des morceaux de métal, on prend conscience des choses. Je vais peut-être les garder à vie. Je n’oublierai jamais. La douleur n’est pas vraiment là, mais il y a quelque chose de profond, une présence étrange. Jusque-là, j’étais rescapée, mais pas victime.

Comment envisagez-vous l’avenir dans ce quartier ?

Je continuerai à sortir, c’est sûr. Je ressens le besoin de marcher dans la ville. De me réconcilier avec l’espace, les gens, de les regarder, d’échanger. Ça m’est arrivé à plusieurs reprises, de manière naturelle. Des choses qu’on faisait peu avant. On est très solidaires dans le quartier. Mais je ne suis pas retournée sur les lieux. J’ai vu aujourd’hui (vendredi) une photo de la vitrine avec les impacts de balles. Il se trouve que j’étais juste derrière… Je réfléchis à faire quelque chose dans le quartier pour apaiser. Quelque chose qui réunisse les gens. Pas une fête des voisins, mais quelque chose de chaleureux.