Opération «Tous au bistrot» : «On est tous Français et on aime la vie!»

REPORTAGE Les Parisiens ont-ils répondu à l'appel des restaurateurs les invitant à réinvestir les terrasses ce mardi soir ? « 20 Minutes » est allé le vérifier...

Céline Boff

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Pacôme, Elie et Mohamed, devant le Café des Anges, rue de la Roquette, Paris 11e.
Pacôme, Elie et Mohamed, devant le Café des Anges, rue de la Roquette, Paris 11e. — C.B.

« Tous au bistrot » pour « rendre hommage aux victimes des attentats » du 13 novembre. C’est sous ce mot d’ordre que des restaurateurs ont appelé les Français, et notamment les Parisiens, à réinvestir ce mardi soir les terrasses des cafés et des restaurants.

A 19h30, sur la terrasse humide de la Fée Verte, installée dans la festive rue de la Roquette (Paris 11e), il n’y a pas un chat à l’exception de Benjamin, 35 ans. Il n’est pas au courant de l’opération « Tous au bistrot ». Il attend seulement sa petite amie, Gabrielle, et il s’est « posé en terrasse parce qu’il ne faut pas se laisser aller… », sourit-il en avalant une gorgée de Coca Light.

« J’ai perdu un ami au Bataclan. Il s’appelait Thomas »

Après « un week-end de merde », il dit se sentir « un peu mieux ». Et lance dans la foulée : « J’ai perdu un ami au Bataclan. Il s’appelait Thomas, il était chargé de communication à La Maroquinerie », une salle de concert du 20e arrondissement. Cette semaine, ils avaient prévu d’aller ensemble à un concert. Mais Thomas n’est plus là et le concert a été annulé.

« Je retournerai dans une salle de concert, bientôt. Les premières fois, j’aurai forcément une appréhension, mais la musique m’a toujours aidé à me remettre de toutes les épreuves. (…) Je suis triste de me dire qu’aujourd’hui, nous ne sommes plus tranquilles nulle part. Et j’ai peur, surtout pour ma copine, pour mes potes, mais je ne veux pas que ça se voit. Je n’oublierai pas ceux qui sont partis, mais ça ne sert à rien d’être trop triste, nous avons tellement de choses à vivre avec les gens qui sont encore là ».

C’est aussi ce que pensent Darko, 30 ans, et Sébastien, 43 ans, attablés devant un panier de frites à la terrasse de L’Entrecôte. Avec « le flot de nouvelles » qui leur parvient depuis vendredi soir, ils sont « passés à côté de l’opération "Tous au bistrot" ». « On est juste là pour parler », explique Sébastien. « Et pour fumer ! », sourit Darko.

Sébastien, 43 ans, et Darko, 30 ans. - C.B.

 

Les deux hommes avouent avoir « terriblement peur ». « J’étais atterré et furieux après les attentats contre Charlie, mais là, c’est différent. Les lieux qui ont été touchés sont ceux que mes amis et moi-même fréquentons. Les gens qui sont morts sont des possibles moi ! », lâche Sébastien. Avant d’ajouter : « Depuis vendredi, je me répète que je ne dois pas juger, que je dois être indulgent. Et mon pays se met à bombarder la Syrie… Mon gouvernement m’entraîne malgré moi dans l’escalade de l’horreur ».

Darko approuve et ajoute : « En 1999, quand l’Otan a bombardé mon pays [la Serbie], j’avais 13 ans. Entre les frappes, nous faisions des barbecues dans les cours des immeubles, en riant très fort. C’était pour nous le seul moyen de surmonter une réalité trop pesante. Cette fois-ci, nous allons faire pareil ». « Oui, je veux plus que jamais devenir une excellente personne pour mes proches. C’est la seule chose que je peux faire », renchérit Sébastien.

« Aux aarrrrrmes, citoyens ! »

20h56. « Aux aarrrrrmes, citoyens ! ». La Marseillaise retentit d’un café niché un peu plus bas de la rue de la Roquette. Face aux écrans de télévision qui diffusent l’avant-match de la rencontre France-Angleterre (du football, pour ceux qui n’auraient rien suivi), les clients, jeunes et nombreux, sont debout, la main sur la poitrine. Ils chantent à l’unisson. Certains ont les larmes aux yeux. « Et vive la France ! », hurlent deux jeunes hommes.

En face aussi, ça hurle. Des « Nique Daesh !!! ». Ils sont scandés par trois jeunes, debout devant le Café des Anges. La patronne de cette brasserie, Houda, a été tuée vendredi sur la terrasse de la Belle Equipe, rue de Charonne, où elle était venue fêter ses 35 ans. Hyacinthe, 37 ans, est également mort sur cette terrasse. Et c’est son frère, Mohammed, qui crie des « Nique Daesh », ce mardi soir, à s’en faire exploser la gorge.

Mohammed et Pacôme - C.B.

 

Mais lui, « le Noir », comme il se qualifie, le fait en riant, avec ses potes Elie, « le juif », et Pacôme, « le rebeu métissé ». Il le fait en riant « parce que la haine attire la haine et que ça ne mène à rien. Mon frère était un ange, il était le symbole de la vie. On ne pourra jamais enlever ce qu’il était et aujourd’hui, je vais vivre pour deux. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, mais on est des millions comme ça. Des Noirs, des Blancs, des Jaunes, des Arabes… On est tous Français et on aime la vie. On va leur montrer qu’on n’a peur de rien, qu’on n’a pas peur de vivre ! Regardez le monde qu’il y a sur cette terrasse, tous ces visages, tous ces gens qui sont fiers d’être là ce soir ! ». 

Il est 21h. Les cloches de l’église retentissent. C’est l’heure de la minute de silence. Elle durera plus de quatre minutes. Suivie d’une minute d’applaudissements nourris. Certains s’étreignent. D’autres pleurent. Mais Mohamed préfère chanter. Des « Paris, c’est magique ». Le PSG était l’équipe préférée de son grand frère.

 
La minute de silence le 18 novembre 2015, à 21h, devant le Café des Anges - C.B.