Attentats à Paris: Diviser la société française, l'objectif ultime de Daesh

ANALYSE Outre leurs effets immédiats et à court terme, les attentats de vendredi à Paris s’inscrivent dans un plan de déstabilisation de plus long terme et de plus grande ampleur...

Bérénice Dubuc

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Des manifestants brandissent des pancartes «Je suis contre l'obscurantisme» et «Je suis contre l'islamophobie», lors de la marche du 11 janvier 2015, à Paris.
Des manifestants brandissent des pancartes «Je suis contre l'obscurantisme» et «Je suis contre l'islamophobie», lors de la marche du 11 janvier 2015, à Paris. — Michel Euler/AP/SIPA

Tuer, terroriser, infléchir la politique du gouvernement en Syrie, mais aussi monter les communautés les unes contre les autres. C’est, selon plusieurs spécialistes, l’objectif que poursuit Daesh, qui a revendiqué les attentats de vendredi, qui ont fait au moins 129 morts à Paris et à Saint-Denis.

Outre les effets immédiats et à court terme de ce type d’actions -tuer et terroriser- Daesh poursuit en effet un dessein à plus long terme : faire évoluer, jusqu’à la polarisation totale, l’antagonisme entre l’Occident et l’islam qu’il juge représenter. Objectif ultime des attentats: faire monter l’islamophobie, que les populations de confession musulmane soient victimes d’amalgame et d’actes violents de représailles, afin de les pousser à la radicalisation.

«Zone grise»

Comme , «il y a l’idée qu’on va taper sur la communauté musulmane, les musulmans vont dire : “Voyez, l’Occident nous en veut“, donc ils vont se radicaliser encore plus facilement. C’est l’effet boule de neige.» Cette stratégie n’est cependant pas l’apanage de Daesh. Elle a été diffusée dès 2004 dans les 2.500 pages d’Appel à la résistance islamique mondiale, l’ouvrage d’Abou Moussab Al-Souri, théoricien du djihadisme.

Elle a depuis été récupérée par Daesh, et détaillée dans le texte La zone grise, publié dans Dabiq, le magazine online et en anglais de l’Etat islamique, en début d’année, rappelle Scott Atran, anthropologue spécialiste du terrorisme. Cette «zone grise», c’est le lieu de coexistence des musulmans avec l’Occident, qui sont, selon les terroristes, «entre le bien et le mal, le califat et les infidèles», explique le texte, citant Oussama ben Laden : «Le monde est aujourd’hui divisé. Bush a dit la vérité en disant “Soit vous êtes avec nous soit vous êtes avec les terroristes“, mais les véritables terroristes, ce sont les croisés occidentaux.»

«Failles stratégiques»

Et le texte d’affirmer que «le temps est venu pour un autre événement d’amener la division dans le monde et de détruire la zone grise.» Dès samedi, certains, comme le journaliste américain Murtaza Hussein, ont rappelé la mise en garde de Daesh à l’encontre des musulmans après les attentats de janvier : «Les musulmans en Occident vont rapidement se retrouver devant un choix.» Ce choix ? Rester du côté des «croisés», où accomplir leur hijra dans l’état islamique.

Cependant, comme l’expliquait samedi au Monde le spécialiste de l’islam Gilles Kepel, cette «stratégie» a des «failles» et pourrait échouer : «Les attentats aveugles cherchent à provoquer des pogromes, mais ils visent aussi ceux-là mêmes qu’ils veulent mobiliser. Or, contrairement à ce que dit Emmanuel Todd et ceux qui ont brocardé les manifestations du 11 janvier, je crois que malgré toutes les ambiguïtés que celle-ci pouvait contenir, l’unité nationale est la seule riposte politique adéquate, précisément parce que les terroristes cherchent à faire vaciller la République.» En effet, en mettant en avant le refus de l’amalgame, le mouvement du 11 janvier a fait persister la « zone grise » et mis un coup d’arrêt à la stratégie de Daesh. En sera-t-il de même cette fois ?