Attentats à Paris: «L'atmosphère est propice aux mouvements de panique», selon un chercheur

TERRORISME Mehdi Moussaïd, chercheur spécialiste des mouvements de foule, revient sur les scènes de panique de dimanche soir à Paris...

Antoine Maes

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La Place de la République à Paris, le 15 novembre 2015.
La Place de la République à Paris, le 15 novembre 2015. — JOEL SAGET / AFP

« J’ai vu la vidéo. J’étais très impressionné ». Et pourtant, Mehdi Moussaïd, chercheur à l’institut Max-Planck de Berlin, est un spécialiste des mouvements de foule. Le chercheur en a même fait son objet d’étude. Et les scènes de panique de dimanche soir peuvent s’expliquer, selon lui.

C’est quoi un mouvement de foule ?

Il y a deux composantes. Il y a le mouvement de foule en soit, qui est le résultat de bousculades qui vont s’amplifier entre les gens. C’est le genre de chose qu’on peut facilement étudier, parce qu’on peut récupérer des caméras de surveillance. Le mois dernier il y en a eu un à La Mecque, qui était principalement causé par le fait que les gens étaient serrés les uns contre les autres. Les gens tombent, sont écrasés contre les parois et les bousculades vont se propager et s’amplifier. C’est ce qui cause des décès, c’est de la mécanique. Ce qui est beaucoup moins connu, c’est l’initiation d’un mouvement de foule, la partie émotionnelle. Les gens vont se diriger tous au même endroit, la densité va augmenter, et ça va créer la bousculade. Mais ça relève de la peur, il faut être présent au bon moment pour observer ça, et c’est pour ça que ça ne l’a jamais été. On n’a pas l’élément déclencheur, cette fameuse rumeur.

Le contexte actuel à Parris a forcément beaucoup joué ?

Il y a une atmosphère qui est propice à ce genre de mouvement de panique. C’est un terreau pour amplifier la propagation d’émotions négatives. L’initiation de ce mouvement de foule, c’est quelque chose d’assez peu connu. Ce qu’on arrive à comprendre, c’est que le comportement de base en cas de suspicion de danger, c’est de suivre ses voisins. J’ai des collègues biologistes qui étudient les bancs de poisson et on arrive à faire des analogies avec les groupes humains. Mais l’état des connaissances actuelles est assez léger quand même.

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Sur la fameuse vidéo, on voit quand même une ou deux personnes qui ne suivent pas le mouvement…

J’ai été aussi épaté et surpris que vous. Les modèles dont on dispose, qui restent théoriques, prédisent que tout le monde va s’enfuir. Cet exemple ne correspond pas à ces modèles. Mais ces modèles sont récents. On s’y est intéressé à cause des mouvements de foule récurrents à la Mecque. Dans les années 90, il y avait systématiquement plusieurs centaines de morts. Un groupe de physicien a compris qu’on pouvait modéliser cette foule, qui se comporte typiquement comme un fluide. La nécessité pragmatique des accidents de La Mecque a fait qu’on a mieux compris le phénomène depuis 10 ou 15 ans. En 2006, une équipe de chercheurs a été envoyée sur le pèlerinage pour mettre en place des mesures de sécurité. Ce qui a très bien marché jusqu’à cette année (plus de 2000 victimes, ndr) : depuis 2006 il n’y avait plus d’accident. Mais il y a encore beaucoup de choses à comprendre.

L’information joue-t-elle un rôle crucial ?

C’est très impressionnant. J’ai fait une étude de ce domaine, qui est liée à la perception du danger. On a organisé une expérience, en gros c’était le jeu du téléphone arabe. En l’occurrence, l’info initiale c’était une source de données fiables sur les dangers supposés d’un produit chimique qu’on a tous à la maison. On s’est rendu compte de deux choses… L’info reste fiable dans les deux ou trois premières transmissions. Ensuite c’est erroné, distordu, amplifié. La partie importante c’est qu’on a mesuré la perception du danger à la fin de l’expérience. Tous les gens au début de la chaîne avaient un avis nuancé. Ceux en fin de chaîne avaient un avis extrême.

La Place de la République, dimanche soir (F.FIFA/AFP)

La surconnexion des gens avec leur smartphone amplifie tout ça non ?

Absolument. Une transmission va avoir un effet distordant mais aussi amplifiant. Donc plus il y a de transmission plus l’effet sera important. Si tout le monde se met à communiquer, l’info tourne en rond. Vous pouvez presque recevoir une info que vous aviez envoyée vous-même. Mais elle est tellement distordue que vous pensez que c’est une confirmation alors que c’est la même.

Quels sont les moyens d’éviter ces mouvements de foule ?

Les organisateurs doivent savoir exactement combien de personnes vont arriver, où elles vont se déplacer. Ensuite on va leur donner des règles de base liées à la densité de personnes. En dessous de deux personnes par mètre carré, on est dans une situation de vie quotidienne. Entre deux et quatre on va avoir des perturbations du trafic, mais ce n’est pas dangereux. A partir de quatre ou cinq personnes par mètre carré, les gens vont se toucher, ils propagent des forces. Ça, c’est la source de ces vagues qui vont s’amplifier. Finalement celles de ce week-end sont assez modérées. Le problème c’est que l’environnement n’est pas normal, il est anxiogène. Il peut y avoir des rumeurs. C’est difficile : Si on est sûr qu’il n’y a rien, il faut effectivement calmer les gens. Mais je crains qu’on ne puisse pas être sûr qu’il n’y ait rien. Il y a un compromis entre faire fuir les gens en cas de vrai danger et éviter les bousculades. Cela relève du bon sens. En cas de doute, s’éloigner calmement. Mais c’est délicat.