Attentats à Paris: La fusillade de la rue de la Fontaine au Roi, racontée par les commerçants

REPORTAGE L’attaque d’un bar-resto et d’une pizzeria a fait au moins cinq morts vendredi soir…

Nicolas Beunaiche

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Devant le bar-restaurant La Belle Bière, à Paris, où des dizaines de personnes sont venues rendre hommage aux victimes de la fusillade, le 15 novembre 2015.
Devant le bar-restaurant La Belle Bière, à Paris, où des dizaines de personnes sont venues rendre hommage aux victimes de la fusillade, le 15 novembre 2015. — KENZO TRIBOUILLARD / AFP

C’est la fusillade qui a fait le moins de morts et le moins de bruit. Mais ce dimanche après-midi, plus de 24 heures après les attentats qui ont frappé Paris et tué au moins 129 personnes, les Parisiens veulent se souvenir des événements qui se sont déroulés au croisement de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Fontaine au Roi. Par dizaines, voire par centaines, ils déposent des fleurs, se recueillent et prennent des photos, au milieu des journalistes, dont beaucoup de chaînes étrangères, et des policiers.

Les commerçants du carrefour, eux, dont la plupart ont rouvert ce dimanche, se souviennent très bien de ce qu’ils faisaient à 21h32, quand les tirs ont débuté. Il y a les plus chanceux, comme Mohamed, le fleuriste, qui a fermé son magasin à 21h et se trouvait déjà loin du lieu de la fusillade. Un « coup de chance ». Idem pour les gérants de l’auto-école, du Franprix ou du petit magasin de vêtements situés tout près, qui avaient fermé depuis quelques dizaines de minutes ou quelques heures.

Ils n’ont donc pas vécu ces secondes d’horreur. Ils n’ont pas vu la Seat noire s’arrêter au carrefour, ses passagers en descendre et tirer sur les personnes attablées à la terrasse du bar-restaurant La Bonne Bière et à celle de la pizzeria Casa Nostra, puis repartir par la rue de la Fontaine au Roi. Ils n’ont pas vu non plus les treize corps à terre -cinq morts et huit blessés en « urgence absolue », selon le dernier bilan. Ils ne peuvent pas témoigner, mais préfèrent s’en réjouir.

D’autres n’ont pas eu cette chance et eux travaillaient au moment des coups de feu. Nihat, qui servait des clients dans son restaurant grec, se souvient d’avoir « entendu des pétards et vu des flammes », sans bien réaliser ce qu’il se passait. « Au début, on a pensé à des feux d’artifice », raconte-t-il. Puis il a compris, en voyant des témoins de la fusillade se réfugier chez lui. Selon lui, c’est une centaine de balles qui ont été tirées, corroborant ainsi les déclarations du procureur de la République.

Des tirs dans plusieurs directions

Si Nihat n’a constaté aucun impact de balles sur la façade ni à l’intérieur de son restaurant, son voisin boulanger a la preuve, lui, qu’au moins une balle a atteint son établissement. Et Ahmed de montrer un miroir brisé et le trou dans son réfrigérateur à boissons. La preuve que les tireurs ont fait feu non seulement en direction de La Bonne Bière, mais aussi vers le trottoir situé en face, rue du Faubourg du Temple. Visaient-ils alors les passagers de la Clio qui se trouvait au milieu du carrefour ? C’est possible, même si l’enquête ne l’a pas encore établi.

L’examen des lieux montre en tout cas que les terroristes ont visé des personnes situées à plusieurs mètres d’écart les unes des autres. La vitrine de La Belle Bière présente des impacts de balle, comme celle de la pizzeria Casa Nostra, mais c’est aussi le cas de celle de la laverie automatique voisine situé entre les deux. Le commerce voisin, le fleuriste, a en revanche été épargné, preuve que les tireurs n’ont pas fait feu en rafales.

« Montrer qu’on n’a pas peur »

Désormais, les commerçants aspirent à retrouver la normalité d’un quartier habituellement très vivant et très fréquenté. Ce dimanche, tous n’ont évidemment pas rouvert. Outre La Bonne Bière et Casa Nostra, le restaurant chinois, ouvert vendredi soir, est aussi encore fermé. Mais les autres ont levé le rideau de fer dans la matinée pour reprendre leur activité. Ahmed le boulanger, malgré ses difficultés à trouver le sommeil depuis vendredi, en fait même un devoir. « Même en période de guerre, le pain doit être fabriqué, c’est essentiel, assure-t-il. Aujourd’hui, il faut montrer qu’on n’a pas peur. »