Attentats à Paris: «Pour éviter de sombrer dans la paranoïa, il faut parler et ne pas rester seul»

INTERVIEW Louis Crocq psychiatre des armées et fondateur des cellules d'urgence médico-psychologiques délivre des conseils pour vivre avec la menace du terrorisme...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

— 

Un message déposé place de la République.
Un message déposé place de la République. — REVELLI-BEAUMONT/SIPA

Moins d’un an après le traumatisme des attentats de janvier 2015, les Français ont encore été touchés en plein cœur par le terrorisme, avec les attaques survenues à Paris vendredi. Louis Crocq, psychiatre des armées et fondateur des cellules d’urgence médico-psychologiques qui prennent en charge les victimes d’attentats, donne ses conseils afin d’éviter la paranoïa collective.

>> Suivez en direct le déroulé des évènements ce dimanche

Les attentats de vendredi ont-ils encore renchéri le sentiment de vulnérabilité des Français, même s’ils savaient que la menace terroriste planait ?

Oui, car c’est la première fois dans l’histoire du terrorisme en France que le nombre de morts est aussi élevé et que des kamikazes commettent un tel massacre sur des civils avant de se faire sauter. Cela peut semer davantage de craintes. Par ailleurs, contrairement aux tueries de janvier, aucune cible n’était désignée. Tous les citoyens peuvent donc se sentir désormais visés par les terroristes.

Mais peuvent-ils sombrer dans la psychose collective ?

Non, car globalement ils réagissent de manière saine, comme l’ont montré les mouvements d’hommages spontanés dans de nombreuses villes afin de prouver qu’ils n’ont pas peur. Cela dit, on peut s’attendre que certains d’entre eux adoptent d’abord un comportement de repli, comme cela avait été le cas en 1986, après les attentats de Paris. D’autant que le gouvernement a décrété l’état d’urgence et leur a donné des consignes de vigilance. Ils risquent de moins sortir dans des lieux publics, de davantage signaler les colis abandonnés dans les transports et les comportements patibulaires.

Trois décennies d'attaques terroristes en France

Mais ne risquent-ils pas de boycotter certains quartiers de Paris ?

Selon Anne Hidalgo, les quartiers visés par les terroristes l’ont été car ils étaient à la fois multiculturels et fréquentés par des jeunes. Mais on se serait attendu que les Champs Elysée et le quartier d’Opéra soient ciblés. Cela montre qu’il n’y a pas de lieu épargné. Du coup, je ne pense pas que les Parisiens évitent l’est de la capitale.

Que conseillez-vous aux personnes qui sont pétrifiées par la peur ?

Pour éviter de sombrer dans la paranoïa, il faut parler et ne pas rester seul. Car verbaliser ses émotions permet d’atténuer l’angoisse. Dans un premier temps, ces personnes peuvent limiter leurs sorties superflues (restaurants, spectacles…), avant de reprendre progressivement une vie normale. A ceux qui développeraient une sorte de phobie des espaces clos au sein desquels ils se sentiraient piéger, je leur conseille de s’y rendre à plusieurs. Pour ceux qui imaginent des scénarios catastrophes dès qu’ils mettent le pied dehors, ce débordement d’imagination devrait s’apaiser au bout d’une semaine. Si cela perdure, il ne faut pas hésiter à consulter un psy.

Mais peut-on vivre normalement avec cette menace ?

Oui, comme nos aïeuls le faisaient pendant la guerre. Je me rappelle que mon grand-père avait creusé une tranchée dans le jardin, au cas où. Il avait intégré la notion de risque. Il faut que chacun admette que nul gouvernement n’est capable d’assurer la sécurité de tous ses citoyens et en tous lieux. Même si la probabilité statistique d’être victime un jour d’un attentat est infinitésimale. Malgré le record du nombre de victimes cette fois-ci (129 morts et 352 blessés), il faut se rappeler que Paris compte 2. 274 880 habitants.

Certaines personnes pourraient-elles cependant vouloir quitter la ville pour éviter tout risque d’attentat ?

Dans l’histoire de la France, on a connu des cas d’exode urbain lorsqu’il y avait des épidémies. Mais dans ce cas précis, je ne pense pas que ce réflexe soit très développé. Car quitter la ville, ce serait céder à la peur alors que les Français collectivement sont davantage dans une optique de résistance.