Rachid Benzine, islamologue: «Daesh instrumentalise un verset du Coran dans son communiqué»

TERRORISME Spécialiste de l'interprétation du Coran, il livre son analyse de l'utilisation du texte par le groupe terroriste pour justifier son action...

Propos recueillis par Romain Scotto

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Le communiqué de revendication des attentats de Paris par Daesh, le 14 novembre 2015
Le communiqué de revendication des attentats de Paris par Daesh, le 14 novembre 2015 — 20Minutes

Le texte s’étire sur six lignes, tout en haut du communiqué de revendication des attentats du vendredi 13. Daesh cite un extrait du Coran, la Sourate 59 verset 2, comme pour offrir une justification religieuse à ses actes barbares. Pour Rachid Benzine islamologue, spécialiste de l’interprétation du Coran et chercheur associé à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, le texte présenté ci-dessous est instrumentalisé par les terroristes.

Êtes-vous étonné de voir ce verset cité en particulier ?

Oui, c’est la première fois que je le vois sortir comme ça, de cette manière-là. On n’a pas l’habitude de l’utiliser. Je pense que les membres de Daesh ont vu la crainte que la société ressent. Ils viennent chercher un verset qui répond à leur volonté de créer la peur aujourd’hui. Ce verset est parlant.

Que faut-il réellement comprendre de cette Sourate et ce verset, cités par Daesh ?

On est au 7e siècle dans la société de Mohammed. C’est un verset qui traduit un contexte politique d’expulsion. Les gens ne sont pas tués ici. On est à Medine. Il s’agit de l’expulsion d’une tribu juive appelée Banu Nadir au motif de trahison politique tribale. Rien de plus. Il ne s’agit pas du tout d’une tuerie. La tribu juive a trahi le pacte qu’elle avait avec Mohammed. On n’est pas dans le religieux. Mais il est utilisé comme tel par Daesh aujourd’hui. C’est une prédation du texte. Si vous introduisez la divinité, c’est de l’idéologisation.

Il n’y a donc pas de raison d’interpréter violemment ce texte, comme peut le faire Daesh ?

Ce verset est instrumentalisé par Daesh, c’est une lecture idéologique. On est dans un processus d’idéologisation du discours. Le Coran n’est pas programmatique. C‘est eux qui le rendent programmatique dans la manière dont ils l’utilisent. Il y a une manipulation du texte. C’est un processus classique de la délocalisation de la réalité de la société de Mohammed. De l’imaginaire.

Les mots de la Sourate sont tout de même violents…

Les mots sont violents mais il faut la grille anthropologique pour lire cela. Sinon, vous ne comprenez rien à la violence du discours. Il faut savoir qu’il y a une surenchère dans le discours du Coran. C’est rhétorique. Dans le Coran, il y a une violence du discours qui traduit l’incapacité de passer à l’acte. Comme un parent qui menace un enfant pour l’éduquer, par exemple. La violence traduit soit l’idée de menace, soit l’incapacité à passer à l’action. C’est tout.

Comment le texte peut-il être compris par les terroristes ?

Ce verset peut susciter la peur. Il peut être mal interprété. Quand on ne connaît pas le Coran, le travail d’anthropologie historique n’est pas fait pour mettre les mots dans leur substrat local. Si vous ne connaissez pas le fonctionnement de la société arabe de l’époque, les relations de pouvoir, de parenté, l’importance de la vie, vous ne pouvez pas comprendre le texte. L’idée de martyr est impossible par exemple dans la société de Mohammed. Ce qui fait la force du groupe c’est le nombre d’hommes que vous avez autour de vous. Il y a donc une vraie réticence des gens à aller au combat. On est dans une société où les gens se rallient en fonction de leurs intérêts. Très peu veulent s’engager auprès de Mohammed parce qu’il y a un danger. Aller au combat, cela fait prendre le risque de mourir. Et la vie est précieuse dans le Coran.