Stages de troisième: «Le combat pour la mixité sociale se joue aussi à cette étape»

INTERVIEW Une initiative citoyenne a émergé en Seine-Saint-Denis pour aider les collégiens sans piston à trouver des stages de troisième stimulants...

Propos recueillis par Laure Cometti

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Des élèves font leur rentrée dans un collège à Aytre (Charente-Maritime).
Des élèves font leur rentrée dans un collège à Aytre (Charente-Maritime). — XAVIER LEOTY / AFP

« Ennui » et « piston » sont les mots qui reviennent le plus souvent dans les discussions dédiées au stage de troisième sur les forums pour adolescents. Cette « séquence d’observation » d’une semaine, obligatoire depuis 2005, est pourtant le premier contact des collégiens avec le monde du travail. À un âge où l’on ignore parfois encore la voie professionnelle vers laquelle on s’orientera, trouver ce fameux stage peut s’avérer encore plus difficile pour les collégiens des réseaux d’éducation prioritaire (les REP, qui ont succédé aux ZEP).

Depuis la rentrée 2015, une prof de banlieue et deux journalistes ont lancé un projet pilote dans un collège de Seine-Saint-Denis, pour mettre en relation des élèves et des professionnels. À l’occasion de la journée internationale des stagiaires, 20 Minutes a interviewé Gaëlle Frilet et Virginie Salmen, deux des cofondatrices de Viens voir mon taf.

Pourquoi avez-vous créé « Viens voir mon taf » ?

Gaëlle Frilet : J’ai enseigné l’anglais pendant huit ans au collège Gustave Courbet de Romainville. Mes élèves de troisième me disaient souvent qu’ils s’étaient ennuyés pendant leur stage, qu’ils n’avaient pas eu grand-chose d’intéressant à faire.

Virginie Salmen : Après les attentats de janvier 2015, nous avions envie de faire quelque chose pour les jeunes. Cela faisait des années que Gaëlle nous parlait de ses élèves de troisième qui galéraient pour leur stage, tandis que Mélanie [Taravant, présidente de l’association] et moi souhaitions mettre à profit nos carnets d’adresses développés grâce à notre métier dans les médias. Nos trois envies ont convergé.

Comment fonctionne le dispositif que vous avez lancé il y a deux semaines ?

Virginie Salmen : Nous allons tester notre idée au collège Gustave Courbet de Romainville [qui compte environ 200 élèves de troisième], notre établissement pilote, lors des sessions de stages prévues en décembre, janvier et avril. Les professionnels qui souhaitent accueillir un ou des stagiaires nous écrivent et nous publions les offres sur notre site. Il y en a actuellement une centaine.

Gaëlle Frilet : Beaucoup d’élèves de région parisienne qui ont entendu parler de Viens voir mon taf sur les réseaux sociaux nous écrivent. Ils ont des envies précises pour leur stage, mais pas de contact. On répond au cas par cas aux collégiens de ZEP.

Quelles sont les difficultés rencontrées par les élèves de troisième en REP pour décrocher ce stage ? S’agit-il uniquement d’une question de piston ?

Gaëlle Frilet : Ils ne connaissent pas beaucoup de métiers. Avocat, médecin ou ingénieur sont des professions qui reviennent souvent dans mes échanges avec eux. Mais il y a de très nombreux métiers qu’ils n’envisagent pas car ils ne les connaissent pas. C’est une question de milieu social. J’essaie de leur faire découvrir des secteurs et des métiers originaux, comme décorateur de cinéma.

Virginie Salmen : En général, les élèves de ZEP trouvent leur stage sur le chemin du collège. Les plus rapides seront pris dans la boulangerie ou le kebab du quartier tandis que les autres sont « repêchés » par la mairie. Les transports et l’hébergement sont aussi des barrières pour ces jeunes qui ont en général rarement l’occasion de se rendre à Paris. Si on veut encourager la mixité sociale, ça se joue dès la troisième. Avec Viens voir mon taf, nous voulons favoriser les échanges entre des générations et des milieux sociaux différents, créer des rencontres qui n’auraient jamais eu lieu.

Comment souhaitez-vous faire évoluer ce projet ?

Virginie Salmen : Le but, c’est de l’étendre à d’autres collèges de ZEP.

Gaëlle Frilet : Et à des enfants handicapés, ou en foyer. Pour le moment, nous sommes trois à gérer ce projet, en plus de nos jobs respectifs. Mais nous avons fait des demandes de subventions pour l’année prochaine.