Clichy-sous-Bois: Dix ans après les émeutes, «les politiques n'ont pas fait les bons choix»

INTERVIEW Louis Maurin, président de l'Observatoire des inégalités, estime aussi que des efforts ont été faits...

Propos recueillis par Victor Point
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Des policiers à Clichy-sous-Bois le 29 octobre 2005, lors des émeutes des banlieues.
Des policiers à Clichy-sous-Bois le 29 octobre 2005, lors des émeutes des banlieues. — AFP

Cela fait dix ans jour pour jour ce mardi que Zyed et Bouna ont trouvé la mort lors d’une course-poursuite avec la police à Clichy-sous-Bois. Des émeutes particulièrement violentes avaient suivi leur mort, jetant une lumière crue sur l’absence de politique de la ville pour les quartiers défavorisés des banlieues françaises. Ce qu’on appelait encore les Zones urbaines sensibles (ZUS, officiellement remplacées depuis le 1er janvier 2015 par les Quartiers prioritaires de la politique de la ville, ou QPV) ont fait l’objet, si ce n’est de grandes mesures, du moins de multiples déclarations d’intention des différents gouvernements. Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, explique pourquoi la situation ne semble pas s’améliorer pour les résidents des ZUS.

On entend partout le même refrain : en dix ans, rien n’a changé, les quartiers sensibles sont toujours à l’abandon. Quel est votre sentiment ?

C’est complètement erroné d’affirmer que rien n’a changé en dix ans et que les émeutes n’ont pas été prises en compte par les pouvoirs publics. Un effort a été fait, tout le monde s’accorde à le dire. Beaucoup de logements sociaux ont été construits ou rénovés, tous gouvernements confondus – le record ayant été établi en 2010. Et il faut se rendre compte que les résultats d’une politique de la ville ne peuvent pas être visibles en dix ans. Mais il reste énormément de choses à faire, et les pouvoirs publics n’ont pas fait les bons choix.

>> A lire aussi le reportage : « Clichy-sous-Bois n’est pas resté bloqué dix ans en arrière »

Comment cela ?

C’est une question de politique. Le Premier ministre et le président de la République ont préféré dépenser 46 milliards d’euros dans le fameux Pacte de responsabilité que d’investir davantage dans les problèmes liés aux inégalités sociales. Pour vous faire une idée, sachez que 3 milliards d’euros suffisent à construire 50 000 logements HLM de bonne qualité. Que l’on ne dise pas qu’il n’y a pas d’argent !

On en revient au même point : l’impression que la situation se dégrade depuis dix ans.

Il faut faire la différence entre la politique de la ville et le contexte économique global. Comme je l’ai déjà dit, des efforts ont été faits, mais la crise économique qui a commencé en 2007 a particulièrement touché les couches sociales les moins aisées, soit celles qui habitent dans des ZUS. On peut même revenir davantage en arrière. Depuis les années 1970, la stagnation de l’économie a créé des poches de pauvreté difficiles à percer.


Le véritable problème vient des promesses politiques. Par exemple, quand Manuel Valls a parlé d’apartheid social en début d’année, les habitants des zones concernées étaient en droit d’attendre des mesures ambitieuses. Mais rien, ou si peu, comme un énième conseil interministériel. C’est normal qu’aujourd’hui, déçus, ils ressentent une certaine dégradation, qu’ils se sentent abandonnés. Et ceux qui s’en sortent le mieux partent dès qu’ils peuvent.

N’est-ce pas quelque chose d’inhérent au logement social ?

Effectivement, c’est globalement le rôle d’un HLM : proposer un logement en attendant mieux. Il faudrait pouvoir offrir des habitations de meilleure qualité pour éviter que ces personnes partent. Aujourd’hui, la politique de la ville souffre d’un essoufflement, d’une absence de vision à long terme. Cela est aussi dû au fait qu’en France on privilégie les politiques de droit aux politiques territoriales. Les crédits alloués à la politique de la ville ne sont rien comparés aux aides directes pour les foyers. Je ne pense pas que de nouvelles émeutes nous pendent au nez, mais, le jour où le gouvernement touchera vraiment aux allocations logement, ce sera une tout autre histoire.