Manifestation de policiers: «La police trouve la justice laxiste et les juges se méfient des policiers»

INTERVIEW «20 Minutes» a demandé à l’historien spécialiste de la police Jean-Marc Berlière pourquoi les relations entre la justice et les policiers étaient historiquement tendues…

Propos recueillis par Laure Cometti

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 7.500 policiers ont manifesté sous les fenêtres du ministère de la justice à Paris le 14 octobre 2015.
7.500 policiers ont manifesté sous les fenêtres du ministère de la justice à Paris le 14 octobre 2015. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Les policiers sont venus crier leur colère ce mercredi devant le Ministère de la Justice. Le 5 octobre, un policier de la BAC (brigade anti-criminalité) a été grièvement blessé par un braqueur qui avait profité d'une permission de sortie pour s'évader de prison. Cet événement a ravivé le conflit entre la police et la justice, une rupture ancienne sur laquel revient l'historien de la police Jean-Marc Berlière pour 20 Minutes.

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A quand remonte ce divorce entre la police et la justice ?

Les tensions existent depuis fort longtemps. Elles sont nettement cristallisées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, à l’époque où la presse faisait ses gros titres sur les faits divers, ce qui alimentait une impression d’absence de sûreté et une phobie de la criminalité. En parallèle, le système judiciaire commençait à s’interroger sur la prison comme fabrique de criminels. On a créé les circonstances atténuantes ainsi que les remises de peine. Tout cela a été très mal ressenti par la police. Depuis c’est un contentieux récurrent. Ainsi, lors d'une manifestation en 1983, Robert Badinter était traité d’« assassin» par des policiers, dans un contexte où la peine de mort venait d’être abolie.

Que reprochent la police à la justice, et vice-versa ?

Les arguments sont les mêmes depuis des années. Pour résumer, les policiers disent : « on arrête, les juges relâchent ». Il leur faut parfois des mois, des années pour trouver et arrêter un coupable, résoudre une affaire. La police trouve les juges laxistes, elle leur reprochent de ne pas assez punir les coupables.

En face, la justice estime que les policiers travaillent parfois à la limite de la loi, de manière « borderline » comme on dit, avec des procédures mal bouclées. Il y a une méfiance et une absence de confiance entre ces deux maisons.

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Ils leur reprochent aussi parfois d'ignorer «la réalité du terrain»...

Cela joue aussi. Les policiers, surtout dans le cadre de la répression du grand baditisme, n'ont pas affaire à des enfants de choeur. Même dans certains cas plus «banals», un policier me racontait récemment qu'il avait mis plusieurs mois à convaincre une femme victime de violences conjugales de porter plainte. C'est un travail long et compliqué, qui se passe sur le terrain. Or le mari est sorti de prison au bout de six mois. La victime était choquée, comme le policier. L’impunité obsède la police, mais les juges accordent parfois des remises de peine, des permissions, pour des raisons qui leur semblent logiques.