Soixante-dix ans de l'ENA: Une grande école où «on n'apprend rien»?

ENSEIGNEMENT La grande école créée en 1945 suscite encore et toujours des critiques... 

Laure Cometti

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L'Ecole nationale d'administration (ENA), à Strasbourg.
L'Ecole nationale d'administration (ENA), à Strasbourg. — KESSLER VINCENT/SIPA

A 70 ans, il n’est jamais trop tard pour faire un bilan, même pour une institution comme l’Ecole nationale d’administration (ENA). Créée au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le 9 octobre 1945, l’école a pour mission originelle d’attirer de jeunes talents et d’unifier le recrutement de la haute fonction publique. En quelques décennies, elle est aussi devenue l’un des emblèmes de l’élitisme à la française et certains s’interrogent sur l’utilité de cette machine à fabriquer des hauts fonctionnaires.

A quoi sert l’ENA ?

Administrateur civil, conseiller de tribunaux administratifs, auditeur au Conseil d’État ou à la Cour des comptes, inspecteur à l’Inspection générale des finances ou directeur de cabinet du préfet… Les métiers auxquels l’ENA forme ses élèves sont variés.

« Avant 1945, chaque filière opérait son recrutement, très souvent en fonction de l’origine sociale du candidat. L’ENA a mis fin à ce système hérité de l’Ancien régime », rappelle Luc Rouban, chercheur au CNRS (Cevipof). Sur ce point, la mission est accomplie : l’école est « un vrai rempart au népotisme et à la politisation de l’administration publique ».

L’école a-t-elle démocratisé l’accès à la haute fonction publique ?

Pas vraiment, si l’on en croit plusieurs études, dont le rapport intitulé « L’ENA ou 70 ans de paradoxe » (septembre 2015), dirigé par Luc Rouban. En analysant l’origine sociale des élèves des promotions des années 1950 à 2000, il apparaît que le recrutement ne s’est pas démocratisé. Pire, « on va presque à rebours, car globalement, on observe un phénomène de fermeture sociale du recrutement dès les années 1960 », note Luc Rouban.

Mais l’ENA n’est pas davantage discriminante que d’autres écoles, comme Polytechnique, car « le « tri » des élèves s’opère en amont du concours, les candidats passant majoritairement par d’autres grandes écoles avant de tenter le concours externe ». Le concours interne, dédié aux agents civils ayant quatre ans d’expérience, joue davantage le rôle de levier de la diversité car il permet de recruter des candidats souvent issus de milieux plus modestes.

Côté parité, le bilan est plus encourageant, même s’il reste du chemin à parcourir. En 2013, avec 45 % de femmes parmi les admis, l’ENA a atteint son record historique, avant de rechuter l’année suivante.

 

Faut-il réformer l’ENA ?

Formation inadaptée aux enjeux contemporains, formatage… Certains, parmi les anciens élèves, ne sont pas tendres avec l’ENA. « On n’y apprend rien », lâche Adeline Baldacchino, diplômée en 2009 et magistrat à la Cour des comptes, auteur d’un « manifeste pour une réforme radicale de l’école »*. La formation est selon elle déconnectée du terrain et du quotidien des citoyens et trop généraliste. « Avant la fin de la scolarité et le classement de sortie, on ignore à quel corps on se destine et on ne sait pas à quoi on va servir », déplore-t-elle.

Un constat que ne partage pas Charles, 28 ans, diplômé en 2011 et inspecteur à l’inspection générale des finances, qui garde le souvenir d’un cursus « professionnalisant grâce aux trois stages et aux études de cas », malgré « quelques cours magistraux moins intéressants » pour cet ancien de Sciences-Po.

L’ENA pâtit en outre d’une image due à la « surmédiatisation de certains énarques en politique », observe Luc Rouban. Mais la direction veut faire évoluer l’école, en remaniant notamment le concours d’entrée. Dans quelques jours, les candidats admissibles aux oraux passeront une épreuve collective d’interaction. L’ENA espère ainsi rendre le recrutement moins discriminant.

* La ferme des énarques (éditions Michalon, 3 septembre 2015)