Enchère illégale: A qui appartient le manuscrit des mémoires de Chateaubriand?

JUSTICE Le tribunal correctionnel de Paris se penche sur une succession vieille de 160 ans…

William Molinié

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Photo prise le 25 novembre 2013 du manuscrit des Mémoires d'outre-tombe signé de la main de Chateaubriand.
Photo prise le 25 novembre 2013 du manuscrit des Mémoires d'outre-tombe signé de la main de Chateaubriand. — AFP
  • Un notaire parisien est poursuivi pour abus de confiance aggravé.
  • La justice lui reproche d'avoir mis aux enchères un manuscrit de Chateaubriand dont il estimait être le propriétaire.
  • Tout en assurant l'illégalité de cette vente, la justice est incapable de désigner un ayant-droit et de réattribuer le manuscrit.

Déboires d’outre-tombe. Les mémoires de Chateaubriand se retrouvent cette semaine au cœur d'un procès… Pascal Dufour, notaire parisien, est jugé ce jeudi devant la 30e chambre du tribunal de correctionnel de Paris pour abus de confiance aggravé. La justice lui reproche d’avoir voulu vendre aux enchères la seule copie manuscrite complète des Mémoires d’outre-tombe, dont il pensait être le propriétaire.

Le document, écrit par son secrétaire particulier et signé de la main du vicomte, avait été déposé chez un notaire en 1847 dans le cadre d’un contrat avec l’éditeur. L’écrivain, ayant besoin d’argent, avait cédé ses droits à son éditeur, contre l’assurance que ses mémoires ne seraient pas publiées de son vivant, préférant « parler du fond de [son] cercueil », écrivait-il alors. Gardé sous coffre, le manuscrit de Mémoires d'outre-tombe avait été transmis de génération en génération et a sommeillé pendant 160 ans dans l’étude des Dufour.

Enquête ouverte

A l’été 2013, le notaire décide de le mettre aux enchères publiques. Les 3.514 pages reliées en dix tomes sont alors estimées entre 400.000 et 500.000 euros. Mais au dernier moment, la Bibliothèque nationale de France (BNF) montre son intérêt pour le manuscrit. La cession est faite de gré à gré, après un accord à l’amiable avec le propriétaire.

Or, le parquet de Paris ayant pris connaissance des intentions du notaire a, entre-temps, diligenté une enquête. Pour lui, la vente est illégale puisque le notaire n’est pas le réel propriétaire du manuscrit : il est considéré comme un simple dépositaire.

L’épouse du notaire est ayant-droit

Dès lors, à qui appartient-il ? A l’éditeur ? La société a été dissoute au cours du XIXe siècle. A l’Etat ? Les archives nationales ont conclu, sollicitées pendant l’enquête, que l’ouvrage était une archive privée et non nationale. A la descendance de Chateaubriand ? L’écrivain est mort veuf et sans enfants.

Les policiers ont tenté de rechercher des ayants-droit du côté du frère et des trois sœurs de l’auteur. L’un d’entre eux s’est manifesté pour récupérer le précieux ouvrage, sans toutefois déposer plainte contre le notaire. L’imbroglio s’est épaissi lorsque les policiers ont constaté que l’épouse de Pascal Dufour est elle-même une lointaine descendante du vicomte.

« Brûlées sans être lues »

La défense du notaire note que ces descendants ne peuvent pas prétendre à l’héritage. Chateaubriand lui-même avait ordonné dans son testament que toutes les copies de ses manuscrits soient « brûlées sans être lues ». Autrement dit, il ne souhaitait pas qu’ils tombent entre les mains de ses héritiers.

« Le manuscrit n’était pas en dépôt à l’étude », souligne Patrick Maisonneuve, l’avocat du notaire, qui assure que son client « est bien propriétaire car l’éditeur avait abandonné le manuscrit ». Charge désormais au tribunal correctionnel d'écrire l'épilogue de cette affaire.