Soupçons de racket sur Mohammed VI: Chronologie d’une rocambolesque affaire

ENQUETE Deux journalistes français ont été placés en garde à vue à Paris, soupçonnés de tentative de chantage et d'extorsion de fonds...

N.Bg. avec AFP
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Mohammed VI à Rabat le 19 juin 2015.
Mohammed VI à Rabat le 19 juin 2015. — FADEL SENNA / AFP

Coup monté, manipulation terroriste, simple appât du gain ? L’affaire opposant le roi du Maroc Mohammed VI et les journalistes français Catherine Graciet et Eric Laurent étonne : comment deux journalistes d’investigation peuvent-ils se retrouver accusés d’avoir voulu extorquer 3 millions d’euros à la monarchie marocaine en échange d’une non-publication d’informations sensibles ? Largement basée sur les propos de l’avocat de la partie plaignante, Eric Dupond-Moretti, voici une chronologie de l’affaire.

A LIRE. Qui sont les deux journalistes suspectés ?

Le livre à charge. Eric Laurent et Catherine Graciet, tous deux connaisseurs du Maroc dans des domaines différents, publient en 2012 chez Seuil un livre à charge contre Mohammed VI : Le roi prédateur, main basse sur le Maroc. Y est analysée l’immense fortune du monarque et la façon dont il l’aurait accumulée au détriment de ses sujets. Le livre est interdit au Maroc, et le quotidien espagnol El Pais ne pourra sortir dans le pays le jour où il publie les bonnes feuilles de l’ouvrage. Quelques années plus tard, les deux coauteurs annoncent à leur éditeur qu’ils écrivent un nouveau livre sur le sujet. Celui-ci devait paraître en janvier ou février 2016.

Le premier contact. Le 23 juillet. Un jeudi, en plein milieu de l’été. C’est ce jour-là qu’aurait choisi Eric Laurent pour prendre contact avec le cabinet du roi du Maroc. Il annonce qu’il travaille sur un nouveau livre « explosif », selon la formulation de RTL, et cherche à en parler avec un représentant du souverain.

Le rendez-vous. Un émissaire de Mohammed VI est envoyé à Paris pour rencontrer Eric Laurent. « Et là stupéfaction, raconte Dupond-Moretti à France Info, il dit "Je suis en train de préparer un livre, ça va faire polémique. J’ai une vision à 360° du Maroc, et si vous me donnez trois, je ne publie pas le livre". Le représentant dit "Trois mille ?", il dit "Non, non, 3 millions d’euros. Avec ma coauteure Catherine Graciet on va se partager cette somme." » Si ce dialogue-là doit être considéré avec une prudence légitime, les suivants, car il y en aura, seront enregistrés…

La plainte. Toujours selon l’avocat du royaume, « les autorités marocaines déposent immédiatement plainte » à Paris. Au vu du caractère très sensible de l’affaire, le parquet ouvre discrètement une enquête préliminaire et une décision est prise : la prochaine fois que le représentant du Maroc rencontrera le journaliste, l’entretien sera enregistré et filmé.

Le piège. Et donc second entretien il y a. Toujours seul, Eric Laurent y aurait répété ses demandes à l’émissaire du roi, au vu et au su des policiers.

L’interpellation. « Une dernière rencontre a lieu pour savoir si Catherine Graciet, comme il l’a dit, est sa complice », indique encore à France Info Me Dupond-Moretti. De fait, les deux coauteurs se présentent jeudi dans le restaurant parisien où ce nouveau rendez-vous doit se tenir. Ils y auraient signé « un contrat dans lequel ils s’engagent à ne pas publier leur livre en échange de 2 millions d’euros », indique l’avocat du royaume au Figaro. Selon lui, ils ressortent de l’entretien avec 40.000 euros chacun en poche, pour être immédiatement cueillis par la police et placés en garde à vue. Une source proche du dossier a confirmé jeudi à l’AFP qu' « il y a eu remise et acceptation d’une somme d’argent ».

La suite. La garde à vue des coaccusés peut théoriquement durer jusqu’à 48 heures et se terminer samedi avec leur éventuelle présentation aux juges d’instruction en vue de leur mise en examen.