Chantage contre le roi du Maroc: Qui sont les deux journalistes français interpellés?

ENQUETE Eric Laurent et Catherine Graciet ont été interpellés et placés en garde à vue jeudi, accusés d'avoir accepté de l'argent extorqué...

N.Bg.

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Catherine Graciet en 2009 et Eric Laurent en 2006.
Catherine Graciet en 2009 et Eric Laurent en 2006. — VALINCO/SIPA - PIERRE VERDY / AFP

Ils sont toujours en garde à vue ce vendredi. Jeudi, les journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet ont été interpellés à Paris, accusés d’avoir voulu extorquer deux millions d’euros au Royaume du Maroc pour ne pas publier un livre à charge contre Mohammed VI. Au lendemain de cette retentissante interpellation, 20 Minutes dresse leur portrait.

Quel est leur parcours ?

Les deux journalistes connaissent bien le Maroc, via deux parcours très différents. En 1993, le spécialiste de la politique étrangère Eric Laurent s’entretient avec le roi du Maroc Hassan II pour écrire Mémoires d’un roi, et garde « un contact privilégié avec le monarque jusqu’à sa mort, en 1999, indique Catherine Graciet dans une interview en 2012. Il a donc connu le palais royal et la Cour de l’intérieur. » Dans cet entretien lisible sur Feedbooks.com, la journaliste présente sa propre expérience d’enquêtrice au Maroc pour le Journal hebdomadaire, revue suspendue en 2009 à la suite de pressions du pouvoir. Après avoir écrit avec le journaliste Nicolas Beau Quand le Maroc sera islamiste en 2006, elle publie au Seuil en 2012 Le roi prédateur, consacré à Mohammed VI et sa fortune, coécrit avec… Eric Laurent.

Ce premier livre était-il déjà à charge contre Mohamed VI ?

A L’Express, Eric Laurent confiait en 2012: « A l’origine, notre propos n’était pas du tout d’écrire un livre sur la fortune du roi », mais plutôt de « faire une sorte d’état des lieux de la monarchie marocaine à l’heure des printemps arabes ». A la sortie du livre, la critique du Monde estimait que « le réquisitoire de ce livre est brut, les témoignages souvent anonymes, et les faits parfois approximatifs faute d’accès aux sources. » L’ouvrage jetait la lumière sur la façon dont le monarque marocain se serait considérablement enrichi sur le dos de ses sujets au fil des ans. Signe de l’ire de Rabat, l’édition du journal espagnol El País avait été interdite sur le territoire marocain le jour où le quotidien avait publié les bonnes feuilles du livre. Selon le Monde diplomatique, il avait connu un « engouement » chez les Marocains, qui avaient pu le lire en ligne.

Quel pourrait être le mobile ?

Si les faits sont avérés, l’appât du gain paraît être un mobile évident. Selon l’avocat du royaume Eric Dupond-Moretti, les coaccusés auraient demandé trois, puis deux millions d’euros en échange de la non-publication de leurs informations sensibles. Ce serait d’ailleurs avec 80.000 euros en poche qu’ils auraient été interpellés jeudi. Une autre version est avancée par l’avocat de la partie plaignante : « D’après les éléments dont nous disposons, nous pouvons penser que les deux auteurs ont été instrumentalisés par un groupe, un mouvement terroriste, pour déstabiliser le régime, peut-on lire sur Lefigaro.fr. Mais c’est à l’instruction de déterminer le mobile. »

Que dit leur défense ?

Joint par Le Monde, l’avocat de Catherine Graciet ne croit pas du tout à la thèse terroriste esquissée par son confrère : « Parler de connexion avec un groupe terroriste, c’est du fantasme et c’est très grave », réagit Eric Moutet, qui estime que « tout cela sent le coup monté ». Selon RTL, les coaccusés estiment qu'ils sont tombés dans un piège. Le journaliste Nicolas Beau, qui avait travaillé en 2006 avec Catherine Graciet, se dit quant à lui « sous le choc ». « Je savais que Catherine avait ce projet [de livre], confie-t-il à l’AFP. Si les faits sont avérés c’est très surprenant de sa part. Elle n’a pas le profil pour ce type de délit. » L’auteur Christian Combaz, qui indique sur son site « avoir travaillé avec le très courtois Eric Laurent chez Flammarion », juge lui que « ça sent le montage dès les premières étapes du récit », imaginant plutôt que « les services marocains ont eu vent de ce projet [de livre] et ont monté l’opération de rachat des pages compromettantes (…) tout en prévoyant de la dénoncer, la main sur le cœur, au moment opportun ».